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Au café de l'ancre noire

Je cherche mon chemin.
Je n’ose plus demander aux quelques personnes que je croise désormais à cette heure de la nuit, il fait froid, un vent glacial souffle sur mon visage provoquant quelques larmes sous mes joues et des tremblements sur ma peau. Vous m’avez écrit « Rendez-vous au café de l’ancre noire. 21h. Ne soyez pas en retard ». Je vais être en retard. Je me suis perdue dans cette ville que pourtant je croyais si bien connaître. Serez-vous toujours là lorsque je trouverai enfin l’adresse ? Si je la trouve... Je me suis rendue au pied de l’ancre noire. J’étais en avance, 20 minutes de marge pour prendre le pouls du lieu, m’assoir à une table, scruter l’entrée et tenter de deviner votre visage que je ne connais pas sur chaque personne qui poussera la porte de l’entrée. J’avais tout prévu. Ou presque. Une fois sur les lieux, point de café ! Une vitrine, de vieilles maquettes de gréement, beaucoup de poussière, un rideau baissé qui ne semblait pas avoir bougé depuis des générations. Mais de café, aucun. De passants, guère plus. Les bourrasques me décoiffent. Je vous avais réservé une petite surprise, être nue sous mon manteau. C’est assez convenu cette image là, je sais. L’image de la bourgeoise qui s’acoquine de son manteau de fourrure pour s’offrir au désir de son amant… mais je ne suis pas plus bourgeoise que je ne suis prostituée, pourtant avec vous, je suis des plus indécentes. J’ose beaucoup de chose, à commencer par ce langage qui ne m’est pas commun. Ces compositions fleuries que je vous susurre au détour de mes lettres à vous ma jolie crevette en robe de stupre qu’il me plait tant d’inonder de mes folies putassières, obscènes et foutraques. Voyez, je pense à vous et déjà ma bouche fleurit en écho à ma chatte baveuse d’une tendresse vicieuse qui se répand en longs chapelets de bites turgescentes et de petit trou de cul chou-fleur enduit d’huile d’olive à la menthe baiseuse. Je désirai tant que votre main s’immisce librement où bon lui semblerait tandis que nous partagerions ce premier verre que nous avons si souvent évoqué dans nos correspondances de ces derniers mois. Je désirai tant vérifier si votre main produit sur ma langue les mêmes effets que l’encre de vos mots déposés sur le buvard de ma vue.
A la place, j’ai froid, je suis congelée, je viens enfin de trouver un passant après avoir fait le pied de grue devant cette foutue vitrine de l’ancre noire. Il m’a bien confirmé qu’il s’agissait bien là de l’ancre noire, précisant « je crois que ce fut un café il y a une dizaine d’années avant que je n’emménage dans le quartier. Mais depuis que je vis ici, j’ai toujours vu la vitrine telle quelle et la boutique close ». Évidemment, pour parfaire le tout, votre téléphone semble lui aussi avoir baissé rideau. Le mien ne devrait plus tarder, ma batterie n’est pas très forte pour les courses de fond. Putain, fait chier ! Et voilà que l’heure approche ! 20h55. Que dois-je faire ? Rentrer chez moi, attendre devant mon écran que vous vous connectiez ? en profiter pour charger mon téléphone ? Mais le temps que je rentre, il sera tard. Non, vraiment, ce n’est pas possible. Quelle conne de ne pas avoir préparé mieux ma venue, me tromper si bêtement ! Ancre noire, café de l’ancre noire. Je ne sais même pas si c’est dans le même quartier. Est-ce même dans la même ville ? Et s’il s’agissait d’une énième énigme ? J’ai tant aimé que vous laissiez sous la rambarde de la buvette de mon petit village ce mot qui m’invitait à me rendre dans cette église champêtre toute mignonne à quelques vingtaines de kilomètres de chez moi. Vous m’aviez demandé de ne rien porter sous ma jupe. J’avais failli jouer les revêches en faisant mine de ne pas accepter votre requête. Franchement, me rendre nue dans une église ! Mais j’avais suivi vos conseils, c’était en août, il faisait frais dans ce village de montagne. Votre lettre m’attendait, scotchée sous le banc de pin de la chapelle haute. Vous avez enflammé ce jour là mon corps tout entier, et oui, sans que vous ne me le demandiez, seule dans la minuscule église, au centre du village endormi, au cœur de l’été, enivré par le parfum de résine et l’empreinte douce et épicée des encens, je me suis branlée sous vos mots distingués. Je sais que vous êtes venu quelques jours après, que vous vous êtes allongé sur ce banc, le visage posé sur le bois vernis, que vous avez senti et léché l’endroit ou précisément mon petit gros cul s’était posé, jupe soulevée, suc coulant sur le bois, heureuse femme fontaine que je suis. Par la fontaine de ma bouche surgit des ondes fécondes qui forment flaques, rivières et fleuves et s’échouent dans les entrailles de mon cœur. Ce jour-là, pour vous narguer, sans vous dire tout de suite ce que vos mots avaient produit en mon entre-jambe et bien au-delà, j’avais pris malin plaisir à appeler votre répondeur. C’était la première fois que vous entendiez ma voix. J’étais pleine de malice et d’une voix paradoxalement assurée, tandis que mes jambes tremblaient fragiles comme du coton soumis aux vents violents. En guise de message, pour vous narguer, je m’étais surprise à vous chanter « Madame Oscar est en retard, elle est tombée dans un traquenard, trop tard pour son feuilleton du soir, ça la met dans une colère noire, qui va ramener Madame Oscar, qui va ramener Madame Oscar, il est trop tard ». Oh, que j’étais satisfaite de ce petit clin d'œil espiègle sans fausse note entre vous et moi.
Cette fois, je n’ai aucune envie de jouer. Échouée sur ce morceau de bitume, devant l’ancre noire, je cherche en vain un café noir comme l’ancre du jour, et je serai à vos yeux bel et bien en retard. Pas ce soir ! Tout à l'heure, j'ai marché à grande vitesse pour faire le tour du pâté de maison, mais non, point de café. Il y a bien de l’autre côté du grand boulevard un bar PMU empli de poivrots lourdauds, mais point de café où vous devez m’attendre. Désespérée, je suis entrée dans ce bar, par terre il y avait des tickets de papier qui jonchaient le sol, l’ambiance était gueularde et l’odeur de pastis bien présente. Ah, ils ne se sont pas gênés pour me reluquer de la tête au pied les salauds ! J’ai même entendu derrière moi une voix grasse qui disait à son voisin, « Regarde, je parie qu’elle est à poil sous son manteau la gadji !». J’ai senti un grand frisson le long de ma colonne vertébrale, ne manquerai plus qu’il me suive dehors celui-là. J’ai plongé ma main dans la poche de mon manteau, saisi mes clefs à pleine main, les ai serrées et me suis dit, s’il m’approche je le frappe au visage le connard !. Quel soulagement de me retrouver dehors après cette incursion en marais stagnant et puant comme la mort. En ressortant, j’ai accueilli avec reconnaissance le froid cinglant sur mes joues et me suis dirigée d’un pas pressé vers mon point de départ, inquiète que l’on me suive. J’entendais des pas derrière moi, et plus j’accélérais, plus ils se rapprochaient. Pourtant, mes regards derrière moi ne faisaient apparaître nulle autre silhouette que celle de mes propres jambes.
J’espérais tant que vous puissiez me surprendre durant ces premières heures que nous passerions ensemble. M’auriez vous invité à me branler seule dans les toilettes du café, puis de vous rejoindre afin de vous faire lécher mes doigts portant encore les traces épicées de mon con gourmand ? M’auriez vous demandé de m’agenouiller sous la table pour enfouir votre gland si beau dans ma bouche passive et chaude ? M’auriez vous baisée devant tout le monde en invitant quiconque se présentant à venir fourrer sa langue entre mes dents pour me faire étouffer la jouissance dévastatrice qui ne manquerait pas de me conquérir ? Une situation, un contexte, une personne, et voilà que tout change. Je crois que j’aurais même apprécié dans ce cadre là que des hommes aux doigts gourds et à la voix grasse puissent commenter la scène que nous aurions offerte impudiquement par cette même phrase qui il y a quelques minutes me glaçait encore le sang. Avant de venir, je n’ai eu de cesse d’imaginer les scènes les plus déviantes. Je ne compte plus le nombre de branlettes que je me suis offertes cet après midi en me faisant mes petits films vicelards. J’ai même imaginé que vous puissiez m’écarter les cuisses, repoussant la table du café afin qu’elles soient bien en vue. J’ai imaginé que vous pourriez m’immobiliser les cuisses de quelques cordes de chanvre tendues et parfaitement serrées, que vous m’auriez immobilisée de même les bras et les mains, et que vous m’auriez abandonnée là pour rejoindre une autre tablée d’ami. Vous avouerais-je que mon imagination a invité un labrador noir à s’approcher de moi, à me renifler la vulve avant de lécher copieusement le miel produit durant ces dernières heures ? Enfin, tout cela pour ça... Pour cette putain d’errance nocturne et un retour chez moi tout en tristesse ! Voilà une soirée d’hiver qui ne nous aura pas diverti.
Une voix se fraye un passage dans le souffle du vent.
« Madame, vous cherchez le café de l’ancre noire ? ». C’est Une voix de femme, plutôt âgée. Son visage ne semble pas montrer une quelconque émotion. Elle est sur le pas de la porte du magasin de l’ancre noire. Habillée assez strictement, toute de noir vêtue, les cheveux blancs ramenés en un chignon strict.
« Oui ! » lui dis-je avec empressement et beaucoup de surprise.
« Vous êtes à l’heure, suivez-moi ».
J’entre à sa suite dans le long couloir de l’immeuble lyonnais, une vaste traboule labyrinthique, sale et mal éclairée. Les arrières cours s’enchaînent. Me voilà introduite dans une pièce dont la décoration pourrait dater d’après-guerre. Il y a là de nombreux hommes, beaux comme laids. Il y a quelques femmes, assez moches bien que richement parées. Tous sont affairés à discuter. J’aperçois des mains qui disparaissent sous les tissus. J’aperçois des lèvres qui se collent à d’autres. J’aperçois des anneaux fichés au mur, au plafond. Qui êtes-vous de tous ceux-là ? La musique est assourdissante, mode techno boum boum, en décalage complet avec le décor. Je n’aime pas cette ambiance normalement, pourtant, là, elle me colle aux tripes. Où êtes vous mon bel animal aux poils vibrant de mille éclairs lactés de foutre ? Où êtes vous mon bel hommasse joueur de flute pour chevrette blanche prête à s’offrir au loup ? La dame me fait signe de m’arrêter au milieu de la pièce. Elle m’oblige à quitter mon manteau. Je n’en ai pas vraiment envie. Pour ne pas dire pas du tout. Mais son regard ne souffre d’aucune contestation. Elle attend, me tendant une main. Je comprends qu’elle ne partira pas avant d’avoir eu la peau de mon manteau, que je pourrais même repartir de ce lieu étrange et clandestin sans rencontrer celui que j’appelle de mes vœux si je ne m’y plie pas. Je capitule. J’ai chaud. J’ai froid. Je bande dur à la démesure de mon clitoris nacré. Je ne suis pas en retard de mes émotions. J’obtempère. Me voilà nue. La musique cesse, de même les conciliabules. Tous les regards convergent vers moi.
Je ne suis pas en retard

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