Passé minuit les doigts dans le marc de café ou ce qu’il en reste, je ne sais rien lire de l’avenir mais je replonge dans le passé. Trois doigts, du petit au plus grand, passés sur mes lèvres, tous ornés de lumières en reflets. J’ai gravé en tes sillons un peu de l’eau que tu fais naître à ma bouche, épaisse et chaude, duveteuse presque. C'était après que tu eusses plongé ta langue entre mes dents, susurrant des sésames en petites graines sachant que tu voyais bien que, déjà, j'étais toute ouverte du dedans. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que nous allions succomber à l'envie au toucher de nos peaux pyromanes à la main dans ton ventre à la tienne aux entrailles de ma terre. Ce n'était pas encore mes doigts cajolant le fond de la tasse, époussetant rêveuse quelques grains éparses entre faïence et pulpe, c’était pleinement le débordement des grandes eaux et les traces de chair toutes abandonnées comme des morceaux entiers de nous triturés.
J’ai pris soin d’ouvrir en grand les rideaux du salon. Il fait nuit et pourtant c’est comme si nous étions au grand jour. Pleine lune ? Non, nuit blanche. Nuit blanchie de la poudre inhalée, nuit autrement blanche. Les flocons se sont figés sous la douceur du froid et le ciel illuminé par la grande ville rose se teinte d’une roseur de jouvencelle. Le parquet laisse éclore sous mes pas la complainte de nombreuses décennies. Il est sombre et contraste avec cette ambiance de bal masqué. Des vies se sont épanchées sur ces lames de bois, nombreuses, sans doute. J’aime croire que des amants s’y sont aimés avec douceur parfois, avec violence d’autres fois, oscillants entre amour et haine, pudeur et décadence. Des vies qui ont laissé toutes ces traces visibles ou invisibles. Entre toutes ces lattes imparfaites, rayées par des objets d’hommes et de femmes, il reste forcément un peu de l’essence d’hommes et de femmes inconnus. J’ai la même pensée lorsque je regarde la grande poutre aux siècles ...
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