Je comptais tes grains de peau, suivant le chemin vers tes eaux avant que je ne me perde avec toi dans la forêt de bambou. Là où il n’y a plus que les ombres, les ombres bercées par la lumière, les chants d’oiseaux et les cris de singe, le battement de nos sexes affamés et ta gorge offerte à la cisaille de ma main. Nous avons quitté l’allée des toris et la cavalcade assourdissante des cigales d’ici, stries métalliques qui ornent de montagnes infranchissables les plaines suffocantes, les moindres allées arborées et les squares abandonnés aux herbes sauvages. Aux bordées de tonneaux de saké, formant les allées vers le temple, nous n’avions d’autres choix que d’égarer les marches faites pour les hommes, convoler entre les autels et les stèles, entre les creux et les pentes, dans les plis de ces étranges paysages. Égrainant ça et là des prières dans ton con, des adorations sur ta langue, des vœux dans nos yeux et des offrandes déposées là sur la berge du lac inerte et calme, à tes pieds cent fois léchés d’infinis lapements enivrants. Tu as déposé un peu plus loin quelques pierres précieuses dans ma chair, rubis couleur de sang, à l’abri des regards, si ce n’est des insectes, des oiseaux et des spectres. Tu demandais à être mon obligée et mes doigts fourmillaient de mille façons le suc animal de tes cuisses lunes, tour à tour écartées, plus sûrement enlacées à mon bras, buvant à la commissure de tes lèvres, recueillant les gouttes luisant sur ma peau transpirante, ton ventre charnu bondissant d’ondes et de vagues sous le reflux de ma langue affamée. C’est au creux de l’eau ruisselante de ton con qui suinte le long des parois de pierres, qui serpente entre les sagines vertes, qui dédale sur le bleu de mes veines que nue je t’ai baignée dans la sève et que nue tu m’as baisé de tes lèvres disant tout le tremblement de ton corps, temps des louanges à la terre qui se dérobe à nous, aux bambous qui dansent dans le ciel. Alors j’ai tremblé à mon tour tant et tant, rempart nu révulsé, chaviré, chutant l’un dans l’autre ensevelis mille lieues sous terre, quelque part, par delà la mer du Japon.
J’ai pris soin d’ouvrir en grand les rideaux du salon. Il fait nuit et pourtant c’est comme si nous étions au grand jour. Pleine lune ? Non, nuit blanche. Nuit blanchie de la poudre inhalée, nuit autrement blanche. Les flocons se sont figés sous la douceur du froid et le ciel illuminé par la grande ville rose se teinte d’une roseur de jouvencelle. Le parquet laisse éclore sous mes pas la complainte de nombreuses décennies. Il est sombre et contraste avec cette ambiance de bal masqué. Des vies se sont épanchées sur ces lames de bois, nombreuses, sans doute. J’aime croire que des amants s’y sont aimés avec douceur parfois, avec violence d’autres fois, oscillants entre amour et haine, pudeur et décadence. Des vies qui ont laissé toutes ces traces visibles ou invisibles. Entre toutes ces lattes imparfaites, rayées par des objets d’hommes et de femmes, il reste forcément un peu de l’essence d’hommes et de femmes inconnus. J’ai la même pensée lorsque je regarde la grande poutre aux siècles ...
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