lundi 8 janvier 2018

Un monde en soi

Chaque chose était vivante. Chaque chose était mémoire. Chaque objet était une part d'elle. Chaque objet était elle. Elle était ces objets. Ils étaient elle, sa propriété, son domaine, son monde à elle. Disposer des choses était une nécessité absolue de sa vie. Les faire siens c'était maîtriser un monde, un univers qui lui était propre, univers secret, inconnu, inabordable pour quiconque n'aurait pas été dans sa peau ou dans sa tête. Qui saurait déchiffrer le sens que prenait pour elle cette large tête sculptée qui trônait fièrement à proximité de son lit ? Travaillée dans un bois de noyer aux teintes ambrées, cette crinière sauvage prenait à ses yeux l'écho d'une chevelure de femme s'ouvrant partiellement sur le front équidé d'un animal aux naseaux puissants et au regard fier, un regard porteur de mythes aux chevauchées et aux combats fantastiques. Qui pouvait comprendre que l'anthracite et le gris de lave des tapis épais qui gisaient en rectangles séquencés aux côtés de la méridienne décorée de blanc et de gris, évoquait pour elle la caresse d'un sable volcanique chauffé par un soleil de printemps, une caresse rugueuse mais tendre qu’elle recevait sous la plante de ses pieds nus alors qu’elle s’abandonnait à ses échappées belles ?

L'équilibre se créait ainsi, son monde était un rêve, une réalité palpable, le reste n'avait pas de substance, presque aucune consistance. Chez elle, au delà il n'y avait de monde réel, il n'y avait pas de matière. Au delà des murs qui l'entouraient, flottait toujours un parfum d'irréalité, un parfum d'extérieur qu'elle ne savait s'approprier. Il y avait son monde, un continent dont les murs d'ocre brique ou de blanc soyeux étaient la limite du ressac et dont les ouvertures formaient une vue sur la mer à perte de vue. Deux velux pour donner la couleur du ciel, un hublot et quatre fenêtres pour distinguer les vieilles toitures comme des vagues successives à perte de vue. C'était son monde. Au gré des humeurs elle ouvrait ses fenêtres pour y faire rentrer le vent du large, ou les fermait totalement à la lumière du jour pour s'isoler et se protéger des vents menaçants. Son monde, son refuge, son foyer sacré que nul ne pouvait pénétrer sans y avoir était invité, autorisé, accepté.

Hina vivait dans une vaste mansarde constituée de deux espaces séparés par une marche en forme d'obstacle léger, une marche que l'on enjambait le plus souvent pour passer d'un côté ou de l'autre, comme une porte invisible altérée seulement par une poutre cylindrique qui reliait le sol, dressé de vastes plaques de bois lustré d'une couleur cuir lumineuse, à l'une des trois longues poutres de bois sombre qui avait toujours strié de parallèle ce lieu qui avait été le sien depuis son origine. Deux espaces pour le tour d'une vie héritée de ses parents décédés à la lisière de ses 17 ans, une grande pièce sous les toits de la vieille ville qui avait été aménagée pour elle à son adolescence et qui lors de son enfance lui servait de cachette secrète, seul lieu où son imaginaire pouvait voguer où bon lui semblait sans la contrainte de quiconque. Personne n'y était accepté, ses parents n'y avaient eus aucun droit de cité.

Dès l'âge de 5 ans, elle fut autorisée par ses parents à y venir seule, autant qu'elle le souhaitait. Elle y venait alors souvent avec ses deux chats, seuls êtres vivants à ses yeux à pouvoir montrer patte blanche, seuls êtres vivants capable de mutiner parmi le vaste débarras sans en altérer la magie originelle. Avant même que Hina ne soit enfantée, sa mère, cet être évanescent, fragile et incertain, avait pris soin de conserver tous les vêtements de la famille jusqu'à ceux des grands parents. Lorsque sa mère était encore fille, elle les avait fréquemment sauvés en cachette des fourches destructrices des bûchers animés pour faire place nette à l'occasion. Ainsi disposés dans de vastes malles, armoires ou sacs de voyages éparpillés, Hina avait longtemps joué avec ces artifices, habillant des poupées et des peluches, créant ces personnages, se créant ses amis, ses veilleurs et ses gardiens du secret, construisant son langage dans les légendes de ses aventures solitaires où les objets deviennent des compagnons fidèles, dévoués et aimants.

Ses parents ne l'avaient pas accompagnée longtemps dans cette vie aux replis enchantés. Elle ne croyait pas en garder de blessure précise, et seule l'idée d'une vague en ayant recouverte une autre lui venait à l'esprit lorsqu'elle se plongeait dans les images du passé. Ses souvenirs avaient été rapidement estompés et de leurs visages ne restaient plus guère que les images colorées des albums photo qui étaient toujours disposés sur l'étagère cachée par de larges rideaux épais au rappel de toile de jute. Des images qui n'avaient plus de vie propre mais qui s'étaient diffusées en filigrane dans chacun des objets qu'elle même avait su sauver de la vente qui avait suivi la disparition de ces êtres chéris. D'autres objets recueillaient depuis ces vies antérieures, des objets dont elle avait principalement fait l'acquisition dans les différentes braderies qui égrainaient la clameur des rues pentues au rythme d'une journée par saison. Ces images aux contours flous et incertains devenaient ainsi des vies remaniées, réécrites, réinventées pour devenir son île, des histoires changeantes au fil des humeurs qui l'envahissaient selon la lumière du ciel et le reflet des toitures grises et rouges qui échouaient au cœur de son île intime.

Ainsi cette vieille carafe de verre mal façonnée qui ponctuait une table ovale de marbre blanc légèrement veinée par des lignes du gris au noir rappelant en négatif les trois pieds massifs de bois qui soutenaient la pierre, ainsi cette antiquité de verre devenait parfois le réceptacle du vin rouge que son grand-père fabriquait lorsque son père n'était qu'un enfant de la garrigue, d'autre fois le calice d'une liqueur empoisonnée offerte par passion à la femme qui refusait de s'offrir à un joli dandy bourgeois mais vil de jalousie, ou encore une pièce sans autre vie que celle venant d'héberger l'eau fraîche tirée à l'instant du seul et unique petit lavabo de faïence blanche. Ce lavabo, par endroit ébréché en de menues tâches sombres, complétait un minuscule coin douche à la Parisienne où la toilette se fait assis sur un tabouret minuscule face à un miroir aux arabesques marocaines serties de pierres oranges. Ce même miroir qui une nuit prenait naissance dans les chansons d'Ishtar et les contes de Shéhérazade, et qui la nuit suivante prenait les atours d'une magie sombre d'un conte des frères Grimm.

Ses rêves étaient ses vies. Ils l'emportaient toujours plus loin. Son antre relevait de mille détails, d'autant de vies projetées comme étant autant de possible de ce qu'elle était. Elle aimait ponctuer ses deux pièces par des coussins de formes différentes, larges carrés blancs ou crèmes, rectangles étroits de fonds blancs et de cercles aux pourtours colorés, cylindres noir en tissu de taffetas chamarré, brodés d'or et ponctués de petits pompons glissant lourdement dans le vide en des tressages épais, agréables à caresser machinalement, propices à de nouveaux envols, tout comme ce coussin épais aux dessins de cachemire disposé sur la marche obstacle qui lui rappelait au toucher la fragilité paradoxale de ces tapisseries médiévales, usées mais douces, qu'elle avait pu voir dans le vieux château musée de la ville. Son monde de Bohême était riche de matières à réinventer, apaisé par l'épaisseur moelleuse des coussins, des tissus, des dessus de lit, des tentures, des housses blanches qui ensevelissaient trois chaises aux assises confortables, courtisé par la séduction de ce petit fauteuil à l'assise circulaire, garnie d'une chaleur propre au ton abricot, laissant découvrir le reflet de cuivre et d'étain des poinçons métalliques unissant la structure de bois patinée par le temps aux tissus chaleureux et duveteux.

Détruire ces objets aurait été saccager son existence, s'en prendre à elle, la tuer assurément. Chaque objet chiné, chaque pièce de matière amassée donnait à son existence un sens supplémentaire, une raison de plus de poursuivre l'histoire silencieuse qui s'écrivait en elle. Derrière la méridienne se trouvait une statue d'un grès creux moucheté comme s'il s'agissait d'une large pierre ponce. Pourtant la surface en était légèrement plus douce, légèrement polie, mais pas suffisamment pour ôter des aspérités variées qui par leur profondeur plus ou moins importante fournissait une palette d'ombres et de nuances assez vaste. Cette autre sculpture avait une forme ronde, comme une masse dont on ne parviendrait qu'avec difficulté à discerner le sens des lignes. Lorsque la main s'y posait, la pierre travaillée par l'artiste dégageait une fraîcheur inattendue et surprenait d'autant plus que la masse semblait paradoxalement légère, alors même que l’œil extérieur, au vu de la masse difforme et d'un large pied au couleur de fer rouillé, n'aurait pu laisser soupçonner autre chose qu'un poids sans égal.

Hina avait reçu cette sculpture d'un étrange héritage, particulier et inattendu. Cette fois, il ne s'agissait pas de celui de ses parents, il s'agissait de l'héritage d'un homme ayant traversé sa vie sur la pointe des pieds, décédé maintenant depuis une dizaine d'année. Son premier amant, le premier homme. Ils s'étaient vus de façon irrégulière, toujours dans sa mansarde, ils ne parlaient l'un et l'autre que très peu, se contentaient de ce qu'ils vivaient et s'offraient mutuellement, une présence désincarnée qui laissait à l'imaginaire tout le loisir de décorer leurs rencontres de motifs à prolonger. Lui était beaucoup plus âgé qu'elle, elle n'aurait pas su dire combien d'années les séparaient, vingt ? trente ? Quarante ? Elle ne s'était pas même posé la question, les choses allaient de soi, ça n'était pas le corps qui était leur trait d'union, mais les détails à imaginer, à créer, à embrasser, les petites choses faites de rien ou de si peu, ces petites choses qui par l'espacement du temps et des caresses donnent la tenue, l'ensemble, l'unité. Tout ce qui structure et soutient un monde. Il n'avait pas posé de question. Pas de qui es-tu ? De que fais-tu ? D'où viens-tu ? Son histoire, il croyait la comprendre, il se sentait à la fois intrus dans son monde, et seul capable à accepter cet état de fait. Il était intrus. Mais il était là.

Il était vieux. Hina était jeune. Leurs vies étaient derrière eux. Lui pouvait imaginer ce qui se passerait après. Elle continuerait à vivre par tous ces objets qui l'entouraient et qui l'entoureraient toujours. Au premier jour, Hina avait acheté à cet inconnu d'alors une grande toile. Un tableau qui était depuis posé à même le sol pour ne plus jamais bouger de cette place réservée, une peinture encadrée d'un bois laqué noir. Composition peinte sur un tissu tendu sur une toile de jute. Des traits noirs au travers duquel elle hésitait elle-même entre un visage christique qu'aurait imprégné un vieux suaire, existant ainsi dans la matière et au delà du symbolique, dans le temps et l'espace, ou, à peine esquissé, un Don Quichotte au visage émacié, affaibli par les années mornes et sèches des campagnes désertes de la Mancha, homme fatigué et longiligne, éloigné de sa puissance physique, habité par la force de ses obsessions. La toile était ça et là irisée de tâches beiges et de fondus bleu pétrole cachant vers le bas l'esquisse imaginaire d'une colombe maladroite en impression négative.

Elle ne lui avait posé aucune question sur la signification de ce qu'il avait peint. Pour Hina, il était évident que l’œuvre était sienne. Il lui en était gré. Pour une fois, enfin quelqu'un avait semblé accepter ce qu'il avait créé pour se l'approprier pleinement et en faire un prolongement qui lui appartenait. Hina l'avait convié chez elle après la soirée qui venait clôturer l'exposition qui lui était consacrée, cette soirée même où il lui avait vendue cette toile, cette soirée même avant laquelle Hina n'avait pas d'existence pour lui. En découvrant son intérieur, l'artiste avait été frappé par le sentiment troublant que cette toile avait été faite pour elle, pour cet pièce précisément, pour compléter l’œuvre de la vie d'Hina, cette pièce qui hébergeait sa vie au travers de toute cette accumulation d'objets.

Au fil des quelques visites qui avaient accompagnés les mois suivants, il était très vite parvenu à se dire qu'il avait rêvé peindre cette toile, qu'elle n'était pas de sa main, qu'elle lui était désormais fondamentalement étrangère. Hina était cette étrangère. Cette étrangère sauvage et mystérieuse. Cette amazone qui l'extirpait à son monde, qui le baignait dans un autre. Cette étrangère qui le baisait selon son envie comme elle aurait pu utiliser un pieu fait de chair. Il venait à elle seulement lorsqu'elle le convoquait, généralement après un message court reçu sur son répondeur. « Viens ». Toute à son étrangeté Hina ne disait rien d'autre, ne laissait aucun prénom, aucune familiarité, aucune politesse. Un mot. Un seul. Impératif. Toujours ce mot échouait au milieu de la nuit. Alors il venait sans plus se préparer, entouré d'un nuage vaporeux, à demi-conscient, traversait dans le désert nocturne quelques ruelles pavées et pentues pour rejoindre le sommet de cet ancien hôtel particulier, il gravissait le vieil escalier médiéval en colimaçon pour venir buter à la dernière porte.

Là, Hina l'attendait, le plus souvent assise sur le fauteuil aux poinçons métalliques, assise les jambes écartées en une obscénité étrange, toute à elle et à son reflet fumé que lui rendait le grand miroir au cadre en dorure, encadré de feuilles de chêne au sommet, descendant en courbe vers la longueur, puis s'étiolant en liserés silencieux et discrets. Hina devenait corps végétal se fondant dans son monde d'objet. Qui lui faisait l'amour à cet instant ? Elle par sa seule main fouillant un sexe liquide au corail rouge incandescent, écartant les chairs basculées à demie à la limite du siège, laissant apparaître deux plantes voraces dardées par des doigts qui prenaient racines ? Un sexe pieuvre invisible aux autres mais concrètement réalité pour Hina ? Des tentacules qui grimpaient collées à ses jambes aspirant par petits cercles successif la peau mate jusqu'à parvenir en son centre, plongeant en l’abîme, loin des regards extérieur, plantant en elle des crocs minuscules inondant son sang d'un venin extatique qui donnait à ses lèvres la lourdeur d'un tissu pourpre et lisse, humidifié par la salive que déposait sa langue avide ? Autre monde invisible aux autres.

Étrangement vêtue sans l'être vraiment. Elle n'était pas nue. Elle n'était pas habillée. Son corps était envahi de lumières changeantes diffusées par deux grands chandeliers de fer forgé qui avaient la hauteur de petites femmes, tels des vases ouverts et structurés se terminant en bougies semblables à des volutes d'arbustes. La lumière dansait sur sa peau moite et transpirante, projetait sur ces seins lourds et pointus l'ombre de branches printanières ancrées dans un grand vase de verre, ornée de pousses de fleurs de cerisier roses. En contre point une autre source lumineuse s'échappait d'un chapeau de fourrure de loup gris, lui-même posé sur un vieux tronc d'arbre forestier, et venait se déposer sur sa nuque libérée par l'effet d'un chignon à la complexité naturelle. Son corps devenait habité d'autres vies. Soulevée de soubresauts frémissants, elle était parée d'ornements disparates, totems assemblés, glanés aux hasards de ses promenades. Bracelets enfantins en billes de bois roses et violettes, étoilées de cœurs naïfs, parures d'or aux lignes épurées qui entouraient sa taille et son cou comme un fil sans relief et large d'un demi centimètre, pendentifs de cuirs alourdis de perles d'ambre, de coquillages océaniques ou de perles de verre bleu sombre ou transparent.

Hina n'était alors plus faite de la même chair, elle appelait l'homme à elle. Elle l'invitait, non pas pour lui permettre de comprendre et percevoir son monde symbolique, mais pour absorber son corps et ainsi matérialiser derrière le paravent de ses yeux bruns tous les sexes tendus, animaux ou végétaux, qu'elle appelait au sacrifice de ses envies. Elle pouvait vouloir être prise, saillie violemment dans une étreinte qui ne donnait aucune tendresse, hurlait pour qu'on la tienne, pour que sa queue l'éventre de toute sa puissance de mâle, pour entendre le son humide des bourses taurines frappant lourdement son sexe vaseux, coulant, liquide. L'histoire devenait autre, il ne s'agissait plus d'elle ou de lui, elle était mise en scène d'images brutes, purulentes de désir fiévreux. Souvent la femme cherchait à mordre le mâle qui investissait sa chatte de sa bite turgescente, elle griffait, crachait une nature déchaînée de ses yeux drogués par la puissance du désir jamais suffisamment assouvi.

D'autres fois, le sculpteur avait la sensation d'un jeune lierre difficile à séparer du corps objet de son emprise, elle s'enroulait comme un liane au torse de son invité, le happant de ses baisers, léchant lentement la commissure de ces lèvres masculines, mordant doucement la langue de celui qu'elle investissait, glissant dans le cou pour chatouiller l'oreille, frottant son bassin contre la queue dressée pour pénétrer, glissant sur le gland sans le laisser entrer en elle, susurrant quelques mots provocateurs, « je vais baiser ta queue », « tu vas jouir mon chaton », « laisse-toi faire, tu vas voir », « je veux m'empaler sur ta bite ». Alors elle se liquéfiait, elle fondait à ses pieds, suçait sa queue avec un appétit déconcertant, sans se soucier du regard de l'autre, elle le mangeait littéralement, se goinfrait de son sexe, de son gland, de sa base, de ses couilles, sa respiration se faisait forte, elle sentait sa peau sale de l'odeur accumulée durant la journée entière, durant les premières heures de la nuit passée, une odeur de mâle, une odeur intime, entêtante, une odeur de stupre qui jamais ne la rassasiait, puis après avoir longtemps léché, entouré de sa langue, caressé de ses mains, écarté et pincé de ses doigts, aspiré en sa bouche et mordillé doucement, elle le basculait sur les tapis épais, prenait soin de lui en glissant sous sa tête le vaste coussin au dessin de cachemire, puis enfourchait son buste, offrant à son regard l'image d'une femme cathédrale.

Elle se penchait pour saisir sa queue de la main droite alors que quelques bracelets de pacotille venait se perdre dans la tonsure des poils pubiens, arrachant quelques-uns au passage, donnant à son sexe une verticalité parfaite. Elle ramenait alors son bassin au plus proche de la queue dressée, pendant quelques secondes elle se figeait, dardait son regard dans cet autre regard. Il sentait alors une chaleur l'envahir, débutant à l'extrême pointe de son gland pour se diffuser dans son ventre sans qu'aucun contact n'aie encore eu lieu. Puis elle se laissait choir, assise sur cette bite, totalement absorbée dans un lac de mouille, échappait un soupir d'aise partagé par Hina et lui-même, puis elle se mettait à frotter son ventre contre le sien, de façon à amener son clitoris à rapper les poils pubiens pour en retirer encore davantage de plaisir. D'avant en arrière, sans remonter une seule fois le long de sa verge. Elle se frottait. Lui, immobilisé par le poids de Hina ne pouvait rien faire d'autre que de gonfler sa paroi abdominale pour tenter d'accentuer le frottement du clitoris contre ses poils, et ainsi augmenter le plaisir de sa partenaire.

Elle faisait des va-et-vient, et lorsqu'elle reculait, il avait l'impression que sa bite trouvait un point de rupture, comme si elle se brisait en un T vers l'arrière, cela décuplait l'emprise de ses mains sur ses hanches généreuses. Alors Hina se relevait, et laissait poindre l' énorme gland quinquagénaire à l'orée de son cul, elle écartait la chair de ses globes charnus en deux tensions opposées, ancrait la bite dans son mécanisme et alors descendait lentement jusqu'à en aspirer les couilles, puis remontait tout aussi lentement pour redescendre à nouveau dans un temps similaire. Hina fermait les yeux, mordait sa lèvre inférieure, grimaçait en plissant le front comme s'il s'agissait d'un exercice difficile pour la petite fille qui vivait en elle, difficile mais plaisant. Elle laissait échapper quelques sons qui ne laissaient aucun doute sur le plaisir qui l'envahissait, comme s'il la ramenait encore plus profondément en elle. Comme si elle entreprenait là un passage vers des abysses attendus et rêvés. Hina n'était plus là, son emprise sur ce corps stratagème diminuait, alors son amant pouvait commencer lui aussi à venir doucement, participant au rapprochement et à l'éloignement des deux corps qui glissaient un peu plus vite l'un dans l'autre.

Il ne brusquait rien, de peur de la voir disparaître devant ses yeux, de peur qu'elle ne lui échappe totalement. Il ne faisait que suivre ce que cette femme mystère lui dictait silencieusement, marchant sans bruit dans un pays où il ne serait toujours qu'un simple étranger, acceptant ce statut pour la rareté de l'expérience. Elle le rendait précieux. Il tâchait de retenir sa propre jouissance le plus longuement possible, mais Hina prenait la longueur du temps pour un devoir incontournable, alors souvent il jouissait avant elle, sans bruit, sans autre preuve que son souffle un peu plus rapide, que ses yeux révulsés qu'elle ne regardait pas, puis reprenant ses esprits il tâchait de ne pas perturber le cérémonial. Il restait dur en elle par une magie inexplicable, comme si la chaleur de sa chair maintenait sa force à un état de vigueur indéfini. Hina continuait à grimper et descendre, toute à son monde, son regard se perdait vers le paravent qui séparait la pièce d'eau. Il était peint en des tons noirs parsemés de rouge, orné de fleurs sculptées et colorées, égrainé de personnages aux visages d'indes, le nez rond presque disgracieux. Regardait-elle ses hommes et ses femmes qui alternaient l'ordre et l'orientation en fonction des quatre partie distinctes du paravent ? Leur donnait-elle corps, devenaient-ils prétexte à quelques mises en scènes artistiques du Kama Sutra ? Devenaient-ils les marionnettes d'une orgie qui se jouait en elle ? Puis en un cri rauque, presque sourd, elle expiait un dernier souffle avant de s'effondrer suante sur le torse parsemé de poils blancs de son amant artiste, se mettait à pleurer en des larmes chaudes et douces, et enfin s'endormait nue à ses côtés au plus profond de la nuit.

La statue qu'il avait faite pour elle lui fut donnée à son décès par la voie de son notaire. Cette statue était à son image, une masse large, ronde et ample qui selon le regard et le placement adopté laissait à voir une sorte d’œuf sans grande prise, mais qui lorsque l'on en faisait le tour laissait distinguer les traits d'une femme qui se serait enroulée sur elle-même, recroquevillée en son monde, construite dans tout le secret de son intimité foisonnante. Un objet de plus dans lequel venait se nichait la perception d'un regard extérieur qui la rendait un peu plus elle. Hina ne pleura pas son amant, il ne lui manqua pas, il vivait encore dans cet objet et dans ce lieu. Il aura été le seul à être ainsi invité chez elle, le seul à qui elle aura laissé la possibilité de connaître son monde sans lui en parler, sans lui l'expliquer, un spectateur particulier, preuve alors vivante que son monde était réel. Aucun des amants qu'elle consommera par la suite avec plus ou moins de régularité ne pénétrera sous la mansarde. Tous furent baisés, tous la baisèrent chez eux où ailleurs, et à la fin de chacune de ses relations, Hina sans en comprendre le sens leur vola un objet, une photo, un bouton, une pièce de monnaie, un paquet de cigarette, une alliance, une gourmette, un collier ou encore une carte postale. Tous vinrent nourrir son monde intérieur sans qu'ils ne puissent le déceler clairement. Ainsi à chaque rencontre, à chaque fois que les corps se heurtaient, se chevauchaient, se caressaient, s’annihilaient et s'encensaient, à chaque fois elle préparait préalablement son corps, son esprit et son imaginaire minutieusement, rassemblant sur elle, dans ses vêtements ou dans son sac à main, les objets qui étaient devenus siens au fil de ces chapardages intimes et qui poursuivaient leur vie dans d'autres vies.

El duende

jeudi 4 janvier 2018

La mer est calme

Soleil

Céline, Amelia, Virginie, Geta, Marion, Daniel, Clotilde, Elena, Colette, Karine, Katia, Karen, Vanessa, Henri, Selma, Béatrice, Sarah, Florence, en cette nouvelle année je vous adresse du soleil sur vos visages et vous souhaite de la chaleur dans vos coeurs.


jeudi 21 décembre 2017

Fée des thés

Chadô, voie du thé, voix de l'eau
Feuilles épées, fleurs d'aimer
Voie d'eau bruissement sur ta peau
Abricot chaud autres miscellanées
Ecoute ce chant des temps oubliés
Panse le champ lent battement
Revêts les parures de tes ailes
Entends le rythme tam tam oraison
Laisse voleter le mouvement des saisons
L'onde douce et fervente
L'ombre pousse sur ta fente
Transes des trente
Arbres étais faits de mousses et des thés
De chemin, il y a le choix
Il y a mes doigts fées
Pour sécher le soleil
De carmin, il y a mon sexe
Ventre ample d'effets
Pour mouiller sous la lune
Le chasen joue ses notes en terre cuite
S'ouvre la voie zen selle bleutée
Rooibos des mots qui font voix
Darjeeling de tes lettres qui sont foi
Macha dit trois fois branle moi

Kudu

Pacifiques nuits de thé

Wa

Apeau
Songe d'une nuit de thé
Allonge ta peau sur la lie
E i te hoê pô, ua ta'oto'otohia te Arii e ua ahoaho a'era to'na varua

Kei

Kahaia
Maoris des plages noires
Marco Polo et Kalina
Mea riaria mau ïa te rahiraa fetia, mai te one tahatai

Sei

Fa'anuina
Plonge dune pluie de fée
Eponges ta chair liquéfie
Mea fifi ia tiaturi e ua paraparau te hoê ophi

Jaku

Toanui
Marche trois fois dans ton soir
Marque en ton sexe chocolat
Eiaha roa e mana'o e aita e faufaa ia haavî ia tatou

mardi 12 décembre 2017

La mémoire du chocolat

Le Rhône traverse la vallée. Immuable. La rive gauche a changé, celle de la Drôme. De ce côté-ci, les années se sont écoulées. Un jour une bordure bétonnée est venue épouser les quais. Elle n'a jamais été très attractive, royaume du vent le jour, désert froid la nuit. Des voitures, épaves échouées comme des moutons poussiéreux. En face, les collines pelées. Fruit du travail ancestral de la vigne. Des sillons aux couleurs changeantes stries des hauteurs du paysage. La ville nouvelle se répand, les collines se figent. Tournon sur Rhône, flanc droit du fleuve, vieille cité accoudée de faubourgs. Nord et Sud. A l’Ouest la roche, par de-là le fleuve l’Est. L’avenir s’est ancré dans la berge d'en face. Triste perspective. Finis méandres, marécages et champs d’avant, depuis trente ans s’élèvent les battisses sans âmes. Est-ce mieux ? Est-ce pire ? Le pays a eu ses grandes époques. Du charme mais seulement pour ceux qui s’écartent du chemin. La traversée est devenue boulevard, bruits, saletés, façades abîmées. Parfois, le Mistral épargne un peu. Aujourd’hui, répit bienvenu en ce jour de vogue. Le soleil printanier gâte ses convives. L'école austère a fermé ses portes pour l'après-midi. Les enfants de la ville en ont ouvert d’autres. Ils n’ont que faire des respirations du passé, leur bonheur c’est chaque pas. Les chanceux. Rendez-vous aux manèges. Les exploitants choisissent des musiques criardes. Les enfants crient en retour. Rien d’exubérant. Les rixes nocturnes des hommes, les innocents n’en verront rien. Personne ne fait le coup de poing à cette heure, mieux vaut s’arracher le pompon. Bienheureux de ne les avoir pas rencontrés. Musique et fracas, l’éperon rocheux et son château de galet ne bougent pas d’un pouce. Les enfants. Leurs rires comme des ponctuations. Leurs cris, des petites bulles de savon égaient l'air doux du printemps. Quai Farconnet, les platanes sont encore nus. En mars, nul besoin de se vêtir de vert, les grandes chaleurs sont encore loin. Il faut remercier ces attractions, elles essaiment les enfants. Herbes folles colonisant le désert de bitume, cela pourrait bien réussir finalement.
Me voilà de passage. Mon pays jusqu’au dép,art. Des souvenirs festifs, la vallée du Doux, amitiés indéfectibles, pourtant fragiles. Véro, Fred, Hamid et moi, d’autres parfois. La R5 remontait la route sinueuse. Au petit Hameau, se garer. Le talus dévalé, quelques maquis enjambés. La rivière se dévoilait sans crier gare.
Prendre place à la terrasse du café. Nos heures libres, après les cours, pendant nos vacances. Les baisers sous la vieille porte. Véro et moi, Véro et les autres. Le dimanche matin, changement de banc pour la maison d’en face. L'église Saint Julien. Une petite foule discute devant ses portes. Quelques yeux sont rougis, humeurs apaisées, au loin toujours l’écho des joies enfantines. Observer ces personnes. Toutes ont des cheveux gris. Vague murmure où s’épanche la mémoire qui vit. Sous le patronage de la croix, le soleil réchauffe les cœurs. Doucement les paroles se font plus franches, les sourires aussi. Ils sont ensemble. Les épreuves retissent aussi les liens. Je suis seul, mon moleskine noir à la main. Saisir ces instants précieux sceller dans la mémoire ceux qui nous quittent. A la table à côté, un vieux monsieur, fiché d'un béret, étoffe de feutre sans poussière, visage haleur. Pas très grand. Bien endimanché pour un mercredi. Une tasse de chocolat posée devant lui, il rêve. Il ne l’a pas encore touchée, pas même regardée. L’imaginaire aurait dessiné pour lui un ballon de rouge. Il me regarde. A griffonner Saint Julien et son assemblée, je dois l'intriguer. Chiper quelques traits que je pose sur la petite page, voilà son histoire du jour. Cette fois, le chocolat vient machinalement à ses vieilles lèvres asséchées. Il devait être trop chaud. Une petite moustache de lait souligne ses lèvres tendues par les années. Endimanché, mais pas fraîchement rasé. Cela sied bien à ses mains durement forgées. Cette fois, envie de faire le premier pas.
- Vous connaissez le défunt ?

- Si je le connais ? Pardi ! d'mon temps, le saligaud a du fréquenter toutes les femmes de la vallée !

- Vraiment toutes ? Mais cela ferait un bon millier

Le ton amusé, allons pécher

- Ogué ! Croyez quoi ?! Quand on s'appelle Ange, le paradis, c’es sur terre, c'est lui qui le donnait, pas l’curé ! Les femmes, s’y résistaient pas... enfin... qui aurait pu ? Même la tête dégarnie comme un vendredi, l'était encore bel homme et beau parleur l'cochon ! Vous connaissez le coin ?

S’amuser, répéter en cachette, le groin. Rester sérieux, respect du aux anciens.

- Un peu… j’ai grandi ici. Je suis parti depuis.

- Qué fatché là ?

- Je ne sais pas… je recherche peut-être quelque chose qui n’existe plus. Et vous ?

- Hé ! suis venu saluer l'Ange. Une dernière fois. Ce voyou. Ce saloupiot. Mais bon, l’était brave, travailleur surtout. Coureur, aussi. L’a bien failli me voler ma Suzanne. La prunelle de mes yeux. Ma femme... elle morte y a longtemps. Faut pas chercher. Comme ça.

Sa main gauche s’élève vers le ciel. Papillon malhabile, articulations grinçantes.

- Mais il n'a pas réussi...


Préserver la bienséance, manuel de survie inspiré.

- Et bé… ce qu’existe, on le trouve sans chercher. Si vous savez pas ça, je vous l’dis. A mon âge, voiler la vérité c'est croire à jouvence. Ça sert à rien. Alors, je sais bien que si. S'aimaient bien ces deux là. Nous aussi, comme on pouvait. C'est la vie... Enfin c'était. Aujourd’hui, on divorce. Mes enfants ont tous divorcés, remariés ou pas. Nous ? Jamais !

- Oui...

- La voix s'étiole. Silence un peu triste.

- C'est la vie.

Que dire ? Reprendre le fusain, tracer vite. Sec, bref. Voilà ma vie à moi. Escarmouches, touches, retraites, retraites et crayonnages. Des coups secs, entrecroisements chanceux, préférer les amas de noir. L’illusion de la liberté, c’est l’ombre face au soleil. La petite foule devient plus éparse. Une volée de cloches donne le signal. Mouvement, en écho le boum boum des attractions. Offrir au vieil homme un sourire. Hésitation, les souvenirs se présentent à ma digue.

- Paraît qu'je perds la tête qu’y disent.

Invitation reçue. Main qui pose le fusain. Un regard doux et attendri en complément.

- C ’est qu’y sont pas dans ma tête. Peuvent bien dire ! Ils s’cachent même pas pour le dire, toujours à s’adresser aux autres, comme si j’étais pas là. Foutus gens ! Mais j’les entends ! Parfaitement, Monsieur. Moi je dis que c’est eux qui la perdent ! Les fichtres, s’aperçoivent même pas qu’elle est toujours bien ancrée. Tu parles de grands docteurs…

Aux lèvres le sirop de l’enfance. Eyguebelle citron. Le silence s'installe, combien encore ? Les manèges bordent le Rhône, ils attirent le regard, la musique jusqu’ici.

- Je l’ai regardée hier avant d’me coucher.

Il hésite. Poursuivre le fil de ses idées ? Choisir de ne rien dire ? Se perdre en pensée ? Il se fige. Regard lointain, vers le château.

- Qui avez vous regardé ?

Silence. Cela dure. Il n’a pas du entendre. Reprendre le fusain sans plus savoir quoi croquer.

- Hé, Ma tête pardi !


Exclamation, ma surprise. La dernière phrase était loin.

- Ça coule de sens ! Enfin !

Me voilà bon dernier. Gringalet bonnet d’âne, roi premier des benêts. C’est évident, enfin !

- Me suis brossé les dents, c’tait bien ma bouche, j’vous dis ! Mes yeux de vieux, lavasses, mes joues tombantes, mon front ridé. Aussi vieux que le fut l’paternel. Merci mon père. J’voyais tout ça dans le miroir. Me suis même déshabillé, pour vérifier. Pas d’doute, elle était bien là, ma tête sur mon torse tout fichu ! Mais il fonctionne et ma tête aussi bien. Y a pas qu’les brus qui s’y mettent, même le Gérard, il dit maint’nant. Tout ça parce que, oui, des fois, des fois…

Respiration, une de plus. Longue, très longue. Cette fois, bienvenue à la gène, compagnie bien ferme. Gamin sans savoir, sans répartie, gamin pour la vie. Il finit par reprendre, disque haché, il n’attend rien de moi.

- … je perds ma patience, suis moins raisonnable. C’est vrai. Alors l’disent que j’perds la tête. Ils confondent. Peuvent bien dire ce qu’ils veulent ! Après tout... C’que ça peut bien leur faire qu’j’achète des filets de truite congelés chez Toupargel !

Il se tait. Accepter son rythme, rien de mieux à faire. Regarder ses yeux, bleu, bleu gris, vaisseaux rouges, filaments. Guetter ses pensées. Attendre qu’il les rencontre encore. Cherche le trait de l’esprit ou de la main.

Peut-être préfèrent-ils que vous achetiez tout chez Pargel plutôt que chez Toutpargel ?*

La légèreté vient à l’aide. L'air abruti, il m’imite, l’abruti est assis à côté de lui. Son visage s'anime finalement. Magnanime, il explique.

- Vous… vous connaissez pas Toutpargel.

- Non, c'est vrai. Je suis plus Picard.

Abruti, jusqu’au bout des ongles. Facéties, s’en réjouir.

- Vous v’nez d'loin ! Ou vous perdez la tête. Faut savoir. Z’êtes d’ ici ou bien ? Ardéchois cœur fidèle ! C’est pour la vie, vous l’savez. Hein ? Mais ! C’est bien le diable si vous m’égarez ! Pour deux filets de truite achetés, Vanessa m’offre une boite de six éclairs au chocolat. Ça vaut bien une truite, six éclairs. Pourrait même en valoir trois filets que ça m’choquerait pas.


- Quatre ?

Abruti pour la vie. Gêne envolée, passagère dissipée. C’est mieux ainsi.

- A quatre, j’dis pas... faudrait en rdiscuter. Mais deux filets, égal une truite sans arête, sans queue, ni tête, égal six éclairs garnis. Six éclairs garnis voilà qui fait trois éclairs chocolatés par repas. Alors pourquoi je les refuserais ? Et comme j’me lasse pas des p’tites friandises, et bien ma commande de la semaine c’est 8 filets de truites et donc j’ai gratuitement... attendez huit... fois trois...


Finalement, l’amusement est plaisant. Ne perdons pas le fil. Vite remettre sur les rails. Il me plait le papé. D'un franc sourire, je lui tends ma petite perche.

- Vingt-trois ?

Benêt d’âne.


- Boudiou ! Mais z’avez appris quoi à l'école ! Vous avez déjà tout oublié jeune homme. Ah d’mon temps, on apprenait par cœur toutes les tables de multiplication, d'addition et de soustraction ! Les départements. Les préfectures. Les sous préfectures. C’était pas de la tarte ! Je préférais les champs. Et puis vous aviez intérêt de ne pas vous tromper. Sinon gare au père Mouton !


Blam ! Sa main joue au tambour. Blam ! S'abat à plat sur la petite table. Micro séisme pour la tasse blanche dans sa soucoupe faïence. Plus studieux, retentons la chance.

- Vingt… quatre ?

- Tout juste ! Vingte-quatre éclairs au parfum de mon choix. Donc, au chocolat. J’ai pas perdu la tête, sais encore parfaitement compter. Vous… par contre… vous devriez exercer la mémoire. Z’êtes un peu jeune pour vous laisser aller. Vous connaissez l'usine d'en face ?

Sans transition, silence du printemps. Ça sent le chocolat.

- Ils viennent parfois de plus loin que vous pour la visiter.


- Celle qui fabrique des chocolats ?

- Oui. Mon petit fils, il y a travaillé. Et bien lui, si il savait, il serait d’accord. Entre vanille, café et chocolat, y choisirait les éclairs au chocolat. La semaine dernière, je lui l’ai dit à Vanessa.

Laissons fleurir doucement. Pourtant il ne dit plus rien. Sa main tremble sur sa tasse.

- Vanessa ?

- Qui ?

- Vanessa. Vous me parliez d’elle.

- Ah oui ! Vanessa ! C’est ma conseillère chez Toupargel. Vous la connaissez ? L’est d’accord pour qu’je mange des éclairs au chocolat plutôt qu’à la vanille. C’est qu’j’ai souvent eu l’occasion de lui parler de mon Gilles, alors elle sait bien qu’le chocolat c’est essentiel au moral comme au corps. Bon, j’ai essayé de lui faire comprendre que j’serai pas contre goûter à ces machins qui viennent d’Amérique, ces bronis et ces couquis. Mais l’a pas eu l’air de bien comprendre, elle ne m’a répondu qu’en m’parlant des éclairs. Elle ne comprend pas bien vite. La prochaine fois, faudra que j’essaye d’acheter des lots d’hachis parmentier, pt-être que j’pourrais arriver à gagner d’autres sortes de desserts au chocolat. Croyez pas que j’y vois qu’du feu à leur commerce ! Z’ont tous faits les mêmes grandes écoles parisiennes. Ecole de manageumant du commerce. C’est ma p’tite fille qui m’a dit ça, c’est c’qu’elle veut faire. Vous avez fait une école de manageumant, vous ?

- Non. Je dessine. C'est ce que j'ai appris comme métier. Dessinateur.

- Forcément, vous savez pas compter. Faut bien donner un travail à ceux qui savent pas compter.

- Oui...

Franchement désolé. L’image de ma vie, pour les autres, Un chemin sans visibilité. Histoire d’habitude. Moi, je sais.

- Enfin... un sacré manège tout ça. Mais bon, j’vais pas m’faire avoir, sais bien qu’ils font des gratuités pour qu’on leur achète plus de choses que c’qu’on veut. Croient qu’ils ont pensé à tout. Moi, je pense à tout. J’ai une tête bien faite et les pieds sur terre. Si j’achète toujours la même chose, c’est moi qui mène la danse, sont obligés de fabriquer c’que j’veux, même s’ils veulent changer. Et puis, un filet de truite par jour pour une personne c’est juste ce qu’il me faut pour mes repas. Je les fais encore tout seul. Un jour, ma fille a essayé de m’imposer une aide à domicile. Je vais finir par croire qu’elle pense elle aussi qu’je n’ai plus toute ma tête. Manquerait plus qu’ça, ma fille ! Mais non, moi j’veux pas ! J’ai pas besoin d’une aide à domicile pour faire décongeler mes éclairs au chocolat. Suffit de suivre ce qui est écrit sur la boite. 8h au réfrigérateur. Pas plus simple. Même vous avec votre métier vous devriez y arriver.

- Oh vous savez, mieux vaut se méfier.

Distraction acquise, son visage et ses expressions noircissent maintenant quelques pages de mon carnet.

Le matin, j’descends à la cuisine pour préparer mon chocolat, j’ouvre tous les volets. J’aime bien, ma cuisine, il y a les photos de mes enfants quand ils étaient enfants, les photos de mes petits enfants quand ils étaient petits enfants et les photos de mes arrières petits enfants qui l’sont toujours. Et puis… il y a celles de Suzanne. Alors j’suis peut-être seul, puisqu'elle n’est plus là, mais enfin pas tant qu’ça. Dans quelques semaines on approchera de la Pentecôte, y seront tous à la maison. Ça va faire du monde, du bruit et beaucoup de préoccupations. Oh, pas pour moi, non, pour mes enfants qui organiseront tout ça. Suis vieux, tout l’monde me crois incapable. Ça a du bon, aussi. Faut dire qu’je joue bien l’jeu. Je leur proposerai de cuisiner des filets de truite à la grenobloise et leur demanderai s’ils peuvent faire des flans au chocolat pour les enfants. Il en reste toujours, comme ça pendant quelques jours j’en mange toujours un peu.


- La gourmandise est une belle qualité.

- Bien d'accord avec vous ! Mais tout l’monde s'inquiète de mon diabète. Oui, je sais, mon diabète n’aime pas ça. Mais je n’aime pas mon diabète. Alors je ne vois pas pourquoi je pourrai bien lui offrir des facilités. Y m’aime pas non plus, remarquez. Raison d’plus pour lui faire des pieds d’nez. J’oublie pas ceux dont la tête ne me revient pas.

- Alors, vous lui tenez tête !

Des souvenirs jaillissent. La route sous la maison. Les haies de troene. Des munitions à loisir, se cacher, canarder les voitures passantes de bigarrots résines. Liberté sauvage, forfaiture à petit prix. Cavalcades sous les engueulades. Rires fous et peurs mêlées.

- Exactement jeune homme, j’lui tiens tête. Après mon chocolat et mon pain beurré, vais dans le cellier pour sortir trois éclairs de leur plastique, j’les dépose dans l’réfrigérateur de la cuisine. C’est mon rituel.

Sourire sincère, attendrissement d’un fils.

- Ne me prenez pas pour un fou jeune homme ! Je ne perds pas la tête !

Éclair dans ces yeux, tonnerre dans sa voix. Comme une crissure sur le disque.

- Tant que vous avez bon pied, bon œil…


Surprise. Défensive, comme je peux. Montrer patte blanche.

- J’ai toute ma tête surtout !

Presque des sanglots. Fait une pause. Il s’apaise. Le laisser venir. Ne rien dire.

- Suis pas gâteux, je ne mange pas que des éclairs au chocolat. Y a les tablettes aussi. Je ne trouve plus de Meunier, ni de Cémoi, mais y a des Lindt, des Milka, des Nestlés, des Côt’d’or et pour les jours de fête le Valrhona d'en face. Un conseil, évitez le Galak. C'est pour les enfants. Moi, j’n’veux pas retomber en enfance. J'ai vu trop de mes amis régresser. Même si je n'aime pas, de temps en temps je leur en achète quand même à mes p’tits enfants pour leur la surprise dès fois qu’y m’rendent visite un samedi ou un dimanche. Faut les voir devant le Merveille du Monde !


Ce chocolat. La toile cirée, les petites dentelles. L’odeur humide de la cave. Les pommes de terre sans lumière. La buée sur les vitres et se laver au gant dans la cuisine. Bassine incommode. La chouette empaillée sur la commode. Les gonds qui grincent, les chats rappliquent. Joie simple, indélébile. Ma grand-mère. L’oncle, hagard. Absent. Courant alternatif. J’étais terrorisé. Ne savais plus que faire. Parfois violent. Je devenais le frère un jour, l’autre néant. Les pieds dans le ruisseau, précieux souvenirs aiguayés, eau claire ou trouble.

- Suis souvent au jardin. Il est joli. J’oublie jamais de l’arroser, même quand il pleut. Voyez, faut pas croire aux apparences, j’ai la tête sur les épaules. Pourtant... ils disent de plus en plus que... que non. Si j’laisse les légumes sur les pieds, c’est juste qu’je préfère le chocolat.


Tristesse silencieuse, passer de la joie à l’ombre. Le serveur passe. Jean sans forme, chemise odeur sueur. Il sifflote. Place de l’église, plus personne, seule une croix et ses pigeons. Il nettoie la table du vieux. Récolte un regard comme une flèche décochée.

- Fous l’camp toi !

Violente alerte. Son corps se crispe. Le mien aussi. Mon fusain stoppe, net. Le garçon de café, stoïque ne dit rien, repart, habitué, pacifique. Ombre noire, tache indélébile. Sous la surface, menace toute proche. Le rideau tombe, les marionnettes s’affolent. Blessé, le nez en sang. J’ai quinze ans. Un homme vient de me frapper. Il crie la même phrase. « Fous l’camp ! ». Il avait raison, juste punition donnée au petit chapardeur. Pris sur le vif. Bonne leçon. Retrouver ce refuge, l’allée terreuse des roses trémières. Honteux, ma mère soigne mes plaies. Mon père, juste prépare la flanquée. Silence réconfortant. A-t-il connu mes parents ? Sa gorge raclée, voici la rage effacée. Le voilà sourire..

- Vous connaissez la maison de repos ?J’ai pas aimé. Y avait pas toujours de chocolat au dessert. J’ai même eu droit à des filets de truite sauce meunière sans éclairs au chocolat. Suis allé voir le Monsieur qui s’occupe des cuisines et de l’administration. Dire qu’il porte le titre d’économe ! Un économe qui sait pas que l’on peut avoir gratis des éclairs au chocolat quand on achète des truites, parlez d’un économe ! Je sais pas c’qui mijote sous sa cambuse mais acheter des filets de truite sans éclair au chocolat s’est se faire prendre pour une flan. Il connaît pas Vanessa. Faudra que j’pense à dire à Vanessa de l’appeler. Vous connaissez Vanessa ?

- Je ne crois pas.

Envolée facétie, bienvenue mélancolie. Me voilà envahi. Je ne dessine plus, les traits se sont effilés. C’est fragile ces choses là, un virage et voilà la sortie.

- Son numéro est dans ma tête. Pas d’risque de perdre de bout de papier comme ça. Je lui l'ai donné son numéro à Monsieur l'économe. J’crois qu'il ne l'a jamais appelé. Et il dit qu'il est économe ! On m'a cloîtré là-bas sans raison valable, moi tout ce que j’voulais c’était passer mes après-midi ici, au bistrot. Quand les copains sont là, m'asseoir avec eux à la table. Voyez ? On a une bonne vue sur la place de l'église. Y a plus beaucoup de copain en ce moment, alors je m'installe en terrasse. Le serveur est un bon à rien, sait pas faire un cacao. D'habitude on s’laisse aller à parler de la diplomatie internationale, de la crise perpétuelle. Vous appelez ça perdre la tête ? Regarder la une de Paris Match, VSD, ou du Dauphiné et être capable d’en parler sans avoir rien lu de ces journaux ? Vous lisez les journaux ?

- L'équipe surtout.

- Ben nous c'est les journaux de FR3. La dernière fois, on a un peu rigolé du Pierre, rien de méchant, l’arrivait plus à se souvenir d’la femme d’Albert… enfin, moi non plus, mais j’ai fait comme si je savais, après tout les Grimaldi, c’est pas ma famille. j’lui ai fait croire que c’était la Bruni qu’était avec le Prince, qu’elle s’était séparée du p’tit, leur couple n’était pas de taille. Les grands de ce monde on eux aussi leurs petits soucis. Ah qu’est-ce qu’on a rit tous ensemble ! Quand on était jeune, on peut pas dire qu’on était des amis, mais l’âge ça apprend à s’connaître, sinon ben on finit seul. Même Ange y v’nait jouer avec nous. Z’avez vu la une du dernier Paris-Match ?

- Oh, je suppose qu’on y parle de Johnny…

Pas trop prendre de risque. Combien de jours de deuil à la mort de Johnny ? S’invite Cali. Combien pour d’Ormesson ? Mort à l’hameçon.

- Comment vous avez pas vu ? Le pape tout sourire !


De quoi parle-t-il ? A nouveau perdu.

- Enfin, vous savez bien qu’il est mort ?


- Oui, bien sur.

Toujours Johnny, en tête. Étoile des jeunes. Mais lesquels ?

- Ah, j’ai bien cru que vous ne saviez pas ! Y ont mis deux semaines à Paris pour titrer sur notre Pape disparu. Sont pas pressés ! Jean-Paul 1er est mort il y a deux semaines et ils viennent juste d'en faire leur une !! Qu’ils aillent au diable, foutus laïques !


- Jean-Paul... premier ?

Jean-Philippe Smet, Jean-Paul II, François premier. Un premier Jean-Paul ?

- Oui, le sourire de Dieu

Sobrement, signe de croix rapide pour bras engourdis.

- Mais, Jean-Paul II est mort depuis quelques années déjà !

Incompréhension majuscule. Ça tangue, je ne veux pas sombrer. Pourtant, j’ai mon manège qui tourne. L’église, le Mistral, les gosses sur la place, et ma table qui valse dur. Je ne veux pas comprendre.

- Mais enfin, vous vous moquez de moi ?! dans quel monde vivez-vous jeune homme ?! Jean-Paul II n’existe pas !

Courroucé, offensé. Choisir le retrait. Ne rien dire. Tristesse bête de somme. Elle s’abat, écrase, frappe fort. Plongeon trouble dans les abysses de l'âge.

- Bon, vous m'êtes sympathique, vous n'avez pas l'air bien au courant de ce qui s’ passe dans le monde, je vais vous montrer.

Au côté opposé de sa chaise, une vieille sacoche. Cuir strié par l’âge. Le voilà s’ébrouant, lent mouvement, saccadé de sa main vers la hanse. La voici ramenée, hésitante, sur ses genoux. Geste mal assuré, légers tremblements. Est-ce lui ? Moi ? Deux accroches, lever le rabat. La vieille main, veineuse et tâchée disparaît en son fond. J’en imagine l’odeur, poussière, cuir, humidité emprisonnée, fumée de cheminée.

Tour de magie, illusion factice, maintenant sur la table, vertige et petite folie. Une dizaine de magasines s’appuie contre la tasse de son chocolat. Paris-Match, Paris-Match, Paris-Match, Paris-Match, dix fois. Cap sur la fin soixante dix. Magazines périmés, souvenirs d’encre. Ça tangue fort dans ma tête. Dans la sienne aussi. Pas de Johnny, pas d’Emmanuel, ni de Brigitte, Nicolas et François, n’en parlons pas. Destitution d'une Miss Monde américaine, emportée par le scandale de photos peu recommandables. Yannick Noah, pas encore capitaine, simple soldat affirmant « non, le tennis ne peut être qu'un sport propre, le dopage mental n’existe pas ». Les prestidigitateurs, si. Les magazines s’éparpillent. Voilà celui qu’il cherchait. Il me montre. Un homme jovial vêtu de la tunique blanche des papes. Un inconnu. « Jean-Paul 1er, ses dernières photos au Vatican ».

Sourire forcé, rude tache pour mon handicap. Gêne puissance dix. J’ai peur. Météo nuageuse, visage instable. Comment rassurer ceux qui partent. Ceux qui restent sont des poids. Je suis un poids mort. Personne ne m’a jamais appris cela. La mort pas très loin.

- J’vois bien que vous êtes peiné. J’vous comprends. Ma Suzanne l'aime beaucoup aussi.

Ranger mon calepin, mon fusain. Tirer un trait. Me tirer. J’ai froid sous ce soleil de printemps. Prendre congés ? Pourquoi ? Rester, l’écouter divaguer ?

- Vous ai pas parlé de la Suzanne. Elle aimait beaucoup préparer des chocolats chauds. Vous savez ! Celui qui fait flotter les peaux de lait. Suzanne me l’préparait. Les journées étaient dures, longues surtout. Faire les deux huit, et passer le reste du temps à la ferme. Oh ! On était nombreux à faire ça dans la vallée ! Nos parcelles étaient trop petites. On n’avait pas la chance des vignerons d’en face. L’usine, c’était l’progrès ! Pourtant, je l’ai pas quittée ma terre. J’avais ma Suzanne, jamais elle aurait accepté qu’on la quitte. Savait l’faire l’cacao, doux et épais, un régal. Ça réchauffait. C’tait mon plaisir avant de quitter mon bleu pour chausser mes bottes. Suzanne, c’tait une belle épaisseur ! De la douceur sous sa face rude. Ah pour ça ! Elle savait y faire la Suzanne !

Une maman, la trentaine, passe devant le café. Une petite fille est assise dans la poussette. Elle dort paisiblement. Un garçon court en tout sens, effet de la fête votive, excitation de l’approche. Elle lui demande de se calmer, sinon pas de manège. Mais n'en faire qu'à sa tête, c’est bien plus enfantin. Je me vois courir comme un gosse, sur cette place. Plus tard, la même place. Mes parents sont là. Je porte le cercueil. Je pleurs ma douleur. Un oncle me dit, « pleure pas, t’es un homme ». Je veux voir papy. Papy est mort. Pas de fête joyeuse ce jour là. Pourtant nous l’avons fêté son départ. Vin rouge, caillette, saucisson, souvenirs, pleurs et rires. Toujours pas de serveur pour payer mon sirop.

- Mais elle a fini par perdre sa tête... Pas moi. Le chocolat prend soin de ma mémoire, je ne suis pas prêt à la perdre.

mercredi 6 décembre 2017

Entrer en tentation

Je rends parfois visite à Notre Dame du Vœu. C'est une église que beaucoup trouveraient sans doute sans charme. Mais, moi je l'aime bien et lui rend parfois visite. J'y suis allé une fois pour y dédier une bougie à un ami afin de lui transmettre des énergies positives et l'accompagner un peu dans son projet. Ce jour là, l'église offrait à lire un message positif rentrant en cohérence avec ce qu'il vivait, quelques semaines plus tard, il en fut de même. Aujourd'hui j'y suis retourné pour lui, curieux des mots que Notre Dame du Vœu offrirait en présage à la parenthèse enchantée qu'il a écrit il y a peu.

"Et ne nous laisse pas entrer en tentation."

Je crois que Notre Dame du Vœu devrait savoir que cet ami ne se privera pas d'entrer en tentation. Vous me direz que ce message aurait pu tout aussi bien m'être destiné. Vu le contexte, c'est tout à fait possible. Elle aura simplement oublier que je suis une âme perdue pour l'éternité.