dimanche 19 novembre 2017

Le Robinson Express Roissy

Je me  suis amusé à faire une petite nouvelle pour un concours organisé dans le cadre des 40 ans du RER. Je croyais que la limite fixée était de 20 000 signes, j'en avais donc fait allègrement 14 000 et des pelletées. Seul hic, au moment de poster la nouvelle, l'application refuse mon texte.... en fait c'était 6 000... Il a donc fallu que j'élague un peu, beaucoup, mais passionnément. Vous pouvez lire la version courte ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-robinson-express-roissy

Quant à la version originelle, la voici :





J’avais toujours hâte de retrouver les cousins toutes les deux semaines, le dimanche, mais cette fois, je devais bien l’avouer, un peu plus que les autres. Il y aurait les habituels, Sandrine, ma sœur, et mes cousins, David, Christelle et Lionel. Mais cette fois était un peu particulière, à notre assemblée enfantine se joindrait aussi Thierry, le fils des parisiens, ces gens qui séjournaient chaque été au Serre, dans la maison à côté de celle des grands parents. Un petit hameau isolé perché sur les hauteurs. C’est sûr qu’on allait bien s’amuser, avec lui c’était toujours une sacrée fête ! Il n’avait pas son pareil pour s’intégrer à notre confrérie ardéchoise le p’tit Titi ! L’été précédent, nous avions fait croire aux trois plus jeunes qu’à Paris, tout le monde s’était mis à manger du Sander pour lapin. Temps de cuisson réduit à la portion congrue, facile à conditionner, pas cher, le nouvel aliment à la mode quoi ! Bon il avait fallu que Titi se sacrifie. Si Lionel et moi nous avions fait semblant de déguster ces horribles granules, lui en avait mangé une pleine poignée pour prouver ses dires. Nous l’avions acclamé par une explosion de nos rires benêts, impossible de résister aux grimaces du parigot. Et si vous aviez vu les têtes incrédules des cousins ! Ces dimanche à la campagne étaient toujours des moments de fête, les adultes se retrouvaient à parler, à manger et à boire. A refaire la vie dans les grandes largeurs, à revire leurs souvenirs, les exaltant tant et plus. Nous, on vivait le présent comme le futur. Bermuda rouge côtelé, chemise à carreau bleu marine, jupe orange, bob Ricard chipé sur le passage du tour de France, tee-shirt Mammouth rouge et blanc glorieusement taché. Nous finissions toujours recouverts par la poussière accumulée à courir de raccourcis en raccourcis pour gagner l’Ubac, passer par les Fouillouses sous couvert de quelques aventures à glaner, faire aboyer les chiens du Gilbert, filer droit devant le garage du Marcelou. A cet endroit nous marchions comme des indiens, silencieux et aux aguets. Il faut dire que la porte du garage, bâtisse isolée au bord de la route, était ornée d’un autocollant, celui d’un rhinocéros prêt à charger. Dès lors, il était simple d’imaginer qu’il en abritait bien un en chair et en os. Une fois franchi ce avec ce succès ce dernier obstacle, il nous fallait rentrer dare dare au Serre avant que les adultes ne commencent à se demander où nous étions bien passés.

Ce jour là, nous étions tous rassemblés sous le hangar. Ça sentait la paille et la poussière, la toile de jute et l’odeur des fruits macérés. Les pigeons roucoulaient tout à leur plaisir de décorer la charrette à bœuf placée au centre du hangar. Elle nous servait de moulin à parole et de terrain de jeu. Je vins à parler de ma sortie scolaire au « Mastrou », un vieux train à vapeur reliant Tournon à Lamastre. La sortie que, depuis des lustres, toutes les générations d’écoliers ardéchois espéraient avoir la chance de faire avant de basculer vers le collège, et souvent sa pension. Lionel, déjà passé par là et jouant donc souvent au plus blasé avec nous, me coupa sans façon.

– Laisse parler Titi ! Dis nous !? C’est quoi ce RER ? Au journal télévisé, cet hiver, z’on pas arrêté d’en causer. Lionel avait la chance d’avoir la télévision, pour ça, il n’était pas le dernier à jouer les crâneurs devant nous.

Titi ne répondant pas immédiatement, j’essayais en vain de reprendre mon plat récit de pique-nique et de baignade dans les eaux fraîches du Doux. Peine perdue, déjà les oreilles des cousins attendaient avec gourmandise la réponse du petit parisien.

Titi, fantasque conteur et margoulin de sa province se préparait à son spectacle. De la cour nouvellement aménagée venait l’écho de la table des grands, abreuvés par le mauvais vin, les chansons prenaient le pas sur le repas, bras dessus, bras dessous, tous alignés sur les grands bancs, les grands rires de la Cile et la chansonnette du grand et massif Pépé Louis et de notre petite Mamie Thérèse. Pas loin les grands cyprès du cimetière bruissaient du vent chaud caressant leur cime, le meuglement des bœufs se faisait sourd sous la fenière voisine.

Titi prit tout son temps. Il monta sur la charrette pour poser son bermuda élimé sur une des roues cerclée de fer. Nous le suivîmes en faisant tour à tour l’équilibre sur le brancard pour nous installer face à lui. Sandrine manqua tomber à terre. Lionel l’aîné été assis tout comme Titi, face à lui, nous les aspirants, posions nos petites fesses sur le reposoir de la charrette, bien calés contre les planches du bord.

– Le RER ? Vous ne savez pas ? Nouveau silence. Comment aurions-nous pu savoir ? Au delà de la locomotive du Mastrou, point de salut pour nous brave homme !

– Non, les filles en coeur, amoureuses du beau Titi

– M’dame, M’sieur, M’zelle, en voiture ! Sandrine et Christelle pouffaient de rire, toute à leur admiration des pitreries du zozo. Le RER, c’est le Robinson Express Roissy. Un voyage sous terrain sous la plus grande ville du Monde ! Paris ! Celle dont vous parlez tous, celle qu’aucun de vous ne connaît. Michel, tu peux oublier ton Mastrou. Aux oubliettes je te dis ! Et pas dans celles de la Bastille, non ! Un jour, je vous inviterai chez moi, et vous verrez tout ça de vos propres yeux ébahis ! Des immeubles grands comme des géants, et dessous leurs caves, sous une longueur identiques à leur hauteur des tunnels qui traversent Paris de part en part. Tu peux te balader des heures et des heures sans jamais voir le ciel. Bon ça c’est pas nouveau, mais le RER ! C’est maintenant la possibilité de relier le tout nouvel aéroport, directement en partant de chez moi ! Vous viendrez au Plessis Robinson, c’est chez moi. Au début, elle ma ville s’appelait Plessis, il y a longtemps les conseillers ont rajouté Robinson, en l’honneur de Robinson Crusoé, l’habitant le plus connu de la Ville.

– Et tu vas nous dire que c’est lui et Vendredi qui ont commencé à creuser le tunnel ? Lui dis-je sur un ton d’incrédulité, animé par une saine jalousie devant sa capacité à inventer tant de choses merveilleuses.

– Non, Michel, non… Ce à quoi les cousines hochèrent la tête convaincue que c’était l’évidence même. C’est bien mieux que ça ! D’abord, tu dois acheter ton ticket au poinçonneur du virage, pris sous des bourrasques de vent, comme des tempêtes déchaînées par le ciel s’engouffrant sous terre, tu dois lutter de toutes tes forces pour donner tes pièces et franchir les murailles. Après, tu es libre. Libre d’aller où tu veux ! Si tu veux aller prendre le prochain avion pour Cayenne...

– C’est où Cayenne, demanda à mi-voix David

– C’est à Piment, mais chut, dirent-elles à voix basses pour toutes réponse.

– … et assister à la construction de la première fusée française, libre à toi !

Cette fois c’est sur, il venait de conquérir tous nos imaginaires, des fusées, des murailles, des tempêtes, qu’allait-il bien encore pouvoir nous vendre comme part de rêve ?

– Lorsque tu entres dans la gare souterraine de Robinson, tu découvres… grand silence dans l’assemblée… la Jungle ! cria-t-il en fichant dans nos coeurs un mouvement de surprise et de peur. Une jungle reconstituée sous terre, d’abord de lourds feuillages, un air humide, difficile à respirer et des kaoris centenaires de hauteur et d’âge qu’ils ont fait venir spécialement de l’ancienne île de Robinson pour les cacher sous l’île de France ! Quand je monte dans le wagon, moi je n’ai qu’une envie, rester là longtemps et espérer voir apparaître une nuée de singes chassée par des tigres féroces. Au lieu de cela, le train démarre comme tous les trains, mais se met à filer à une allure dingue ! Tu t’accroches comme tu peux à ton siège, le vent provoqué par la vitesse te fait faire des grimaces comme des chimpanzés. Imaginez votre tata Maricou les joues gonflées par le vent, les cheveux blancs dressés sur la tête et le poil au menton virevoltant, Baba Yaga à coup sur ! Ben c’est comme ça à chaque fois !

Pris par une crainte passagère, je me pris à regarder par delà le auvent pour vérifier qu’elle ne pouvait pas entendre notre irrévérencieux conteur. C’est que Maricou, la rebouteuse la plus renommée des vallées alentour, malgré sa bienveillance légendaire, aurait bien pu nous jeter un sort juste pour nous donner une bonne leçon. Mais non, aucun signe d’adulte.

– Moi je n’arrête pas de rire, mais les petites vieilles elles font les gros yeux en essayant de maintenir leur coiffure comme elles peuvent. Quant à eux, les hommes en costume font semblant que tout est normal, le genre j’ai l’habitude et les pensées tout à leur travail à venir, aucun sourire, les pieds chaussés de bottes de pluie qu’ils enlèveront tout de suite après la station Sceaux.

– Pff, même pas vrai, les hommes en costume ne mettent pas de bottes de pluie, c’est comme aller à la messe du dimanche avec les pieds tout crottés. Cette fois, c’était Lionel le grand blasé qui venait à mon secours, mais les filles étaient déjà conquises, et nous… au fond de nous, nous ne désirions qu’une chose, embarquer à la prochaine station. Titi, poursuivait, imperturbable.

– J’adore m’arrêter à Sceaux, c’est une station sous-marine. Chacun prend un seau placé sous son fauteuil, et là, tous égaux, libres et fraternels, que tu sois jeune ou vieux, riche ou pauvre, blanc ou caramel ou noir, ou les trois à la fois, que tu commences ta journée ou que tu la termines, faut écoper, et vite si tu veux pas que le train s’échoue définitivement sur le quai. En fait, c’est l’endroit le plus profond du RER, plus profond que la Seine, toutes les eaux de pluie de Paris s’y rejoignent, c’est pour cela que le train est toujours inondé à cet endroit là. Les ingénieurs n’ont rien pu faire pour éviter ça. Ils n’ont pas eu d’autres choix que d’installer dans chaque rame autant de seau que de passager, d’où le nom de la station.

– Je suis pas certain que ce serait mon arrêt préféré… j’ajoutais, je m’imaginais à cet instant là traverser le Rhône en train sous-marin tout en devant écoper vaille que vaille.

– Mais imagine tout le monde s’y coller ! Franchement, je vous le dis à tous, ça vaut le détour ! Et pas qu’un peu ! Mon truc, c’est de faire semblant, comme ça je les regarde et je reste pépère. Y a un mois, y avait une bande de loubard, blouson noir, mèche banane, l’air mauvais comme des teignes, ben ils ont été cruches quand leurs jolies santiags pointues ont pris l’eau, ils se sont mis à pousser des cris comme des petites filles et ils ont vite fait de faire comme tout le monde. Alors que deux secondes avant, ils embêtaient une pauvre jeune femme avec leurs blagues à un sou, ben ils se sont trouvés bien bêtas les gros bœufs !

Est-ce que les bœufs de Pépé étaient eux aussi captivés par le récit, toujours est-il que c’est cet instant que choisirent Marquise et La Bouille pour apostropher notre groupe en lançant par delà le mur de pierre sèche un meuglement bruyant.

– Bon, je dois vous avouer, il y a une station que je n’aime pas beaucoup… c’est la station Denfert-Rocheteau, moi et mes copains, on supporte le Paris Saint Germain FC, alors voir des affiches de Dominique Rocheteau partout dans la station… très peu pour nous, c’est pas le paradis. Mais bon, y a toujours des Stéphanois...

– Allez les Verts !! Allez les Verts !! Allez les Verts !! nous sommes mis à scander Lionel, David et moi, convertis que nous étions par les parents.

– C’est bien ce que je disais, rajouta Titi, jouant cette fois le parisien flegmatique, y a malheureusement toujours des Stéphanois dans cette station pour hurler victoire à mes oreilles, et je crains qu’un jour je n’y perde deux ou trois tympans. D’ailleurs, Michel n’est jamais loin après cette difficile expérience car toujours St Michel arrive, c’est la station de la Cathédrale Notre Dame. Je peux vous dire, que là, des enfants de cœur, des curetons austères et des bonnes sœurs sans sourire, on en voit un paquet, et pas qu’une demie-douzaine. Ils s’installent tradition oblige sur l’aile droite du wagon en priant en latin. L’aile gauche est quant à elle réservée à la moitié restante des enfants de coeurs, mais cette fois accompagnés de curés joyeux et de bonnes sœurs béâtes préférant le françois. Quant à nous, prière de nous grouper au fond de la rame, et en cœur s’il vous plaît ! Sacré spectacle, j’vous dis !

– Je vous salue Marie, firent les filles toutes guillerettes et petit air espiègle.

– Les enfants ! les enfants ! Venez-vite ! La Nanie arrivait accompagnée de tonton Claude, son amoureux du moment, bien joyeux, une gauloise bleue au bec, le sourire aux lèvres, le regard doux contrastant avec la tension dont le visage de la Nanie, la maman de Lionel, se départissait rarement. C’était l’heure du dessert, flan à la vanille, gâteau au chocolat et cerises à l’eau de vie.

– Prochain arrêt Châtelet - la dalle ! cria Titi en s’élançant dans la cour neuve que la fête du jour inaugurait après quelques semaines de labeur de mon père et de ses beaux-frères. Tous, nous filâmes comme des petits diables dans son sillage, oubliant déjà le conte fantastique que Titi venait d’inventer pour nous, spectateurs bons enfants.


« Prochain arrêt, Châtelet – Les Halles »

Une voix féminine infaillible venait de me soustraire de ma rêverie. Tout le monde s’agite dans la rame, prêts à descendre, à se jeter dans la cohue. Il fait chaud, je transpire à travers mon lourd costume, la cravate nouée au cou. J’ai encore le temps, mon train pour Valence est dans un peu plus d’une heure. Je les regarde, le sourire rêveur, le regard bienveillant. Les grands-parents nous ont quitté il y a longtemps, certains de nos oncles aussi. La maison du Serre a été vendue à des belges qui n’y viennent que peu. Elle reste dans nos cœurs c’est là l’essentiel. Quant à Titi… peut-être est-il l’homme assis à mes côtés , ou bien, qui sait, le chauffeur de ce RER… Je crois qu’aujourd’hui je serais bien incapable de le reconnaître. C’est cet été 1978 que nous l’avons vu pour la dernière fois. Depuis, sans que nous ne sachions pourquoi, il n’est plus jamais revenu à Saint Fortunat. Récemment, j’ai appris par ma mère qu’il était devenu conducteur sur le RER. Il faudrait que je le retrouve, il doit en avoir des histoires ferroviaires à nous raconter sur le Robinson Express Roissy.


vendredi 17 novembre 2017

Triptyque femme

Qui est cette femme ?
Une femme

Qui est cette femme ?
Une femme
Une femme que j’aime
Une femme que j’aime me manque
Une femme que j'aime me manque étant là

Qui est cette femme ?
Une femme que je ne connais pas
Une femme que je connais si bien

mercredi 15 novembre 2017

J'ai mis dans ma tête que je deviendrai peintre

Artistin Marcella, Ernst Ludwig Kirchner, 1910
Manao Tupapau (l'esprit des morts veille), Paul Gauguin, 1892

"Autrefois, les îles de Raiatea et de Tahaa formaient une seule vaste terre : Havaii-nui, le "Grand Espace Invoqué et Obtenu". Les prêtres y construisirent le temple de Marae. Il fut décidé que rien ne devrait troubler la paix de ce lieu sacré, qu'aucun coq n'y chanterait, et qu'aucun être humain n'en franchirait jamais la porte. Une belle jeune fille appelée Terehe - ce qui signifie mauvaise intention - brava l'interdiction. Jour après jour, elle vint se baigner dans les eaux du fleuve qui coulait à proximité du temple. Les dieux, contrariés par sa conduite, envoyèrent la Grande Anguille Tuna-nui et celle-ci avala la jeune fille. L'Anguille, possédée par l'âme de Terehe, devint furieuse. Sous l'emprise de la colère, elle déracina les arbres et les rochers. Elle dévora la moitié des habitants de l'île. En ingurgitant tout ce qui l'entourait, Tuna-nui grossit jusqu'à se transformer en un animal gigantesque. Alors les dieux demandèrent à Tarahu-nui, le Grand Chaman d'intervenir. Grâce à ses pouvoirs magiques Tarahu-nui dompta le monstre. Juché sur sa tête, il l'emmena très loin de l'île, en direction de l'Orient. Dès lors, la Grande Anguille fut rebaptisée La Grande Transfigurée. Sa nageoire dorsale, haute et coupante, devint la chaîne de montagnes à partir de laquelle grandit l'île de Tahiti. Une deuxième dorsale, plus petite, servit de colonne vertébrale à l'île de Moorea. Après quoi, l'immense poisson, épuisé, se reposé. Mais l'empêcher de bouger ne fut pas facile. Un groupe de guerriers partit en expédition. Ils rejoignirent l'île de Tahiti en pirogue. Ils voulaient couper les tendons de l'Anguille : ainsi, elle ne bougerait plus jamais. Parmi eux se trouvait le célèbre Tafai. Il avait fait construire une énorme hache, la plus robuste qui ait jamais existé. L'arme était si lourde que nul homme ne pouvait la soulever. Tafai invoqua Tino-rua, le seigneur de l'Océan, et la hache devin si légère qu'un enfant aurait pu s'en saisir. Tafai coupa les tendons et tous les muscles de l'Anguille. Et c'est depuis ce jour que l'île de Tahiti est telle que nous la connaissons. Tafai et ses guerriers devinrent les rois de l'île. Bien des générations plus tard, leurs descendants ont vu se réaliser l'ancienne prophétie qui disait : "Des hommes viendront un jour à bord d'une grande pirogue sans balancier. Ils seront habillés des pieds à la tête".




Gauguin, l'autre monde, Fabrizio Dori


mardi 14 novembre 2017

L'homme lien

"Les occidentaux sont un peu des victimes; ils sont colonisés par cette philosophie judéo-chrétienne, qui est arrivée à leur inculquer que l'homme est âme et corps, et qu'il est individu. C'est un mythe comme un autre, mais c'est un mythe qui est devenu dangereux, dangereux pour la planète. [...]
Chez nous c'est l'autre système; on doit considérer l'univers, et la terre avant tout, comme la mère, comme le lieu spatial, sociologique, psychologique et éternel, où l'homme existe à travers ceux qui sont morts, à travers ceux qui vivent aujourd'hui, et à travers ceux qui viendront."

"Ils sortent de la terre, tel genre de paille, poussée sur telle montagne, et de cette paille est issu tel clan, et dans ce clan... [...] nous trouvons, au terme, un arbre, ou un animal, ou une pierre, ou le tonnerre. C'est la relation avec la terre, avec l'environnement, avec le pays, avec le terroir. Nous ne sommes pas des hommes d'ailleurs, nous sommes des hommes de cette terre."

"Aujourd'hui on est particulièrement heureux d'être là et de partager vos repas parce que c'est le signe que l'on est des hommes. [...] Au Larzac, je me sens comme à la tribu. Ici, on se sent bien, la terre respire."

"La coutume, s'est moins une relation interpersonnelle, qu'une relation de groupes, de communautés. La coutume est pour nous le geste, qui à chaque moment, à chaque rencontre, rappelle cette relation."

"Notre identité elle est devant nous. Enfin, quand nous serons morts, les gens prendront notre image, la mettront dans des niches, et ça leur servira à construire leur propre identité. Sinon on n'arrive jamais à tuer son père, on est fichu."


Jean-Marie Tjibaou
Extraits "Jean-Marie Tjibaou, une parole kanak pour le monde", Eric Waddle, 2008

jeudi 9 novembre 2017

Paris, 1950


Paris, Dimanche 21 octobre 1950

Sally,

Je parcours de mes yeux le papier bleu lavande qui a su si bien recueillir vos premiers mots à mon égard. Depuis plusieurs jours, je n’ai de cesse de relire vos mots. Parfois même en pleine nuit. Souvent le sommeil me manque. Depuis la réception de votre missive, je ne m’en plains plus. En effet, je les passe à imagine quelle suite suffira à exalter la force des désirs que vous m’avez confié. Votre lettre m’a touché, sans doute plus que je ne veux bien me l’avouer.

Vous me dites que vos désirs mettent à l’épreuve votre vertu. Votre mari vous comble en tout point. Il est attentionné, doux, prévenant. Il travaille dur pour le bienêtre de votre famille. Il vous a offert deux beaux enfants, vifs d’esprit et plein de vie. Il vous offre une situation que vous n’auriez jamais imaginé lorsque, jeune fille, vous parcouriez les champs de votre Dauphiné natal. Un bel appartement parisien et une vie que vos sœurs et amies vous envient.


Pourtant, cet été, assise dans ce café de la place Gambetta, tout près du Père Lachaise, dans cette scène que vous me décrivez si bien, vous n’avez su dérober votre attention de la conversation qui se tenait derrière vous entre ces deux femmes. Elles parlaient de leurs folles escapades avec leurs amants. Des femmes mariées, volages et de peu de morale. Elles disaient toute leur accoutumance à cette revue de rencontres scandaleuses. Cette revue qui leur permettait d’offrir leur corps au premier venu contre rien d’autre que du plaisir.et de la jouissance dévergondée. Des aventures sexuelles, libres et débridées qu’elles n’auraient pas osé imaginer auparavant. L’une d’elle parlait de cette nuit où elle avait sucé tant d’hommes et léché tant de femmes, qu’elle avait fini par cesser de les compter, se livrant totalement à chaque sexe qui se présentait à elle dans une débauche totale et perverse, buvant leur sperme et leur mouille jusqu’à la dernière goutte, s’enivrant des mots crus dont tous ces hommes la paraît. J’imagine votre trouble Sally. J’imagine votre regard perdu en vous, ne voyant plus la rue qui vous faisait face. Je devine le mécanisme de votre imagination lorsque votre esprit buvait ses paroles telle une éponge se gorgeant d’eau visqueuse. J’imagine ces images qui ont dû naître en votre corps et vos chairs. Je n’ai pas de mal à les imaginer puisque je les ai moi-même vécues à plusieurs reprises. Vous avez du passer des nuits blanches à repasser en boucle dans votre esprit toutes ces images de sexes offerts et entrepris, en les inscrivant dans votre quotidien, en faisant de vous l’objet même de ces assauts.


Quel choc cela a dû être pour vous qui ne vous doutiez pas, jusqu’à cette conversation surprise, que tout cela puisse exister. Vous me confiez que vous avez cherché en vain à repousser tous les désirs qui vous hantaient nuit et jour. Vous vous trouvez repoussante, immorale, vous vous comparez à une vulgaire putain… et pourtant vous êtes revenue chaque jour à ce café dans l’espoir de croiser à nouveau ces deux femmes adultères. Vous avez cru devenir folle, obsédée par ces femmes que secrètement vous vous êtes mise à envier. Vous m’avez si parfaitement raconté cette scène que j’ai parfois moi-même l’impression d’y avoir assisté. Vous vous demandez encore quelle force vous a poussé à vous assoir à la table de cette grosse femme au visage doux lorsqu’après être entrée sous vos yeux dans la salle du café, elle s’est installée à l’opposé de vous. Quelle folie vous a poussé à lui relater la conversation que vous aviez surprise entre elle et son amie une dizaine de jours avant ? Quel vice malsain vous a obligé à lui demander comment se procurer cette revue ? Et quelles turpitudes vous ont conduit dans l’arrière-boutique du libraire du passage Briquet pour demander de votre petite voix mal assurée, que vous souhaitiez acherter le dernier numéro de notre fameuse revue. Votre cœur devait battre à se rompre, et votre entrejambe ne devait pas manquer d’émotions.


Oui, Sally, je n’hésite pas à vous confier mes pensées sans détour, dussé-je heurter la bienséance. Combien de fois avez-vous lu et relu ces feuillets scandaleux avant de faire le choix de mon annonce. Qu’est ce qui a fait écho en vous ? Qu’est ce qui a répondu à ce que, dans vos élans de pudeurs, vous dites ne savoir pas définir ? Certains désirs et fantasmes exposés vous ont-ils choqués ? Heurtés ? Lesquels de ces désirs fantasques, obscènes, vicieux et licencieux ont-ils le plus fait palpiter vos lèvres humides ? Toutes ces annonces d’hommes, de femmes, de couples ou de groupes d’hommes, je suis certain que vous les avez dévorées entre fascination et répulsion. Je crois que c’est cette idée qui me touche le plus dans ce que vous me confiez. Combien de nuits avez-vous résisté avant de vous caresser secrètement dans votre lit, allongé aux côté de votre époux plongé dans le sommeil du juste ?


Je suis heureux Sally que, au détour d’une nuit fiévreuse, vous ayez décidé de prendre votre joli plume pour coucher vos pensées les plus secrètes. Par votre délicate et si sensible écriture, vous avez fait de moi votre précieux confident. Je suis honoré que vous ayez choisi de répondre à mes mots et non à ceux d’un autre. Depuis la guerre j’ai choisi de vivre dans l’espoir et la lumière en acceptant de vivre et de nourrir ce qui était en moi, vices, décadence, bonheur simples, plaisir d’être, jouissances fabuleuses. En retour de vos si belles confidences, je souhaite vous offrir tout ceci.


Sally, votre désir de vie vous fait peur. Il n’y a rien d’anormal à cela. Vous souhaitez seulement vivre. Derrière votre trouble, derrière l’incompréhension de ce qui vous arrive, votre lettre ne dit pas autre chose. Vous avez conclu votre lettre Sally en m’écrivant « je suis prête à vous rencontrer ». Vous ne l’êtes pas, Sally. Pas encore. Et je ne le suis pas plus que vous non plus. J’aimerais avant de vous rencontrer que vous puissiez me confier chaque jour un peu de vous. Un mot, une pensée, une émotion, une sensation, une carte postale, l’une de vos mèches, la trace de votre rouge à lèvre déposée sur une feuille blanche, un tissu imprimé de votre parfum, l’odeur de votre sexe après une nuit de caresse, la trace de vos doigts pleins de votre miel intime.


Donnez-moi la main, Sally. Venez marcher à mes côtés à la lisière des bois. Tenez-mois serré contre vous. Tendez-moi vos seins, que je les rende sensibles. Montrez-moi votre joli cul que je le fasse rougir. Ouvrez vos lèvres que j’y glisse ma langue. Offrez-moi vos songes nocturnes pour que je puisse vous baiser.


Bien à vous.



Alfred

mercredi 8 novembre 2017

Plus loin qu'à la lie

C’est insensé comme je la censure car je l’aime
Pourtant cet intense sombre s’est estompé sans ciller
Défonce à bon compte où s’esquissent lueurs blêmes
Sentinelle paupière qui à l’ombre bleue s’emportait

Pour longtemps au sommeil condisciple fils du pillage
Plus dansé seul que fusionné en tes cils blessure
Toujours sensibles silhouettes semées au sillage
Est-ce une cible à cribler de pensées césures

Croyant soluble le désir dans ces sinistres chenils
Caresses insensibles aux peaux et perverses folies
Sourires putassiers des âmes en détresse sans fil
Ces sources que je bois au calice plus loin qu’à la lie