Accéder au contenu principal

Une vieille maîtresse

Extraits du roman de Jules Barbey d'Aurevilly - Une vieille maîtresse :


Plus d’une fois, pendant le souper, je lui adressai la parole, mais elle s’arrangea toujours de manière à ne pas me répondre directement, et cela sans aucune affectation. Était-ce taquinerie coquette ? Ressentiment ? Antipathie ? Quoi que ce pût être, cela me jetait dans une irritation secrète qui produisait les transes de l’amour mêlées aux frémissements de la colère. Avec des riens, elle me soulevait. Je devenais insensé à côté d’elle. Tiré à deux sentiments contraires, ivre de rage contre cette femme qui parlait à tous, excepté à moi ; qui s’occupait de tous, excepté de moi ; sachant qu’après tout, ce n’était là pas beaucoup plus qu’une courtisane, entraîné par une violence de sensation que je ne connaissais pas et par une conversation qui stimulait et justifiait bien des audaces, j’osai prendre son verre pour le mien.

J’avais soif de la trace de ses lèvres que j’eusse retrouvée aux bords du verre dans lequel elle avait bu. Elle m’allumait des sens jusque dans le cœur ! Mais son insolente préférence fit jaillir de mon âme une intensité de haine égale à l’intensité de mon amour, et j’éprouvais une douloureuse et violente jouissance à lui rendre coup pour coup de mépris.

[...]

Je la trouvai dans sa cabane, m’espérant, quoique je ne lui eusse pas répondu ; sûre que je viendrais, armée de cette foi qui est sa force ; fanatique et vêtue comme une Bégum de l’Inde, sensuelle et languissante comme une Cadine qui attend son maître ; mettant son orgueil à n’avoir plus d’orgueil et à bien ramper sur ses souples reins à mes pieds. Impossible de vous dire, marquise, les détails de cette nuit, tour à tour heureuse et funeste, dans laquelle je ne sais quel plaisir haletant et terrible brûla mes remords et fit taire la voix éplorée de l’amour ! Je m’en suis réveillé comme d’un rêve dont on garde longtemps les troubles, mais dont la mémoire n’est pas distincte, tant il bouleverse les facultés ! Pendant quatre heures d’une nuitée d’hiver, dans cette cabane, jonchée de paille, comme une grange, la plus voluptueuse des filles de terre, la plus accoutumée à toutes les opulences de la vie, cette capricieuse qui posait en riant ses pieds bruns sur le sein nu de sa superbe Oliva, comme eût fait une sultane favorite à son esclave, resta sur des gerbes sèches, entassées devant un feu de fagots, roulée dans la chaleur, la lumière et la cendre comme une salamandre ; plus puissante et plus souveraine dans cette chaumière nue de poissonniers normands, que sur les divans de sa rue de Provence, dans les dentelles et les satins de ses alcôves ! Jamais je ne compris mieux que tout son charme ne relevait que d’elle seule, comme elle la métamorphosait sur son visage rechigné, maussade, un peu dur, quand l’expression y circulait tout à coup, avec ses sourires et ses flammes, comme une ronde d’astres, éclos soudainement dans un ciel obscur. Ah ! Oui, la nuit vécue sur son cœur est indescriptible ! Dans ces moments qui passèrent en pétillant avec la rapidité de la flamme sur une ligne de poudre, je ne luttai plus, je m’abandonnai ! Je voulus concentrer et dévorer tout mon passé en ces quelques heures de délire. Remonté sur la coupe ailée de ma chimère de dix ans, j’en aiguillonnai l’ardeur à tous crins : j’en précipitai la course furieuse, j’essayai de la briser sous mon étreinte, pour que tombés, tous deux, du ciel, elle ne vint plus jamais offrir son dos tentateur à ma force épuisée ! Hélas ! C’était là encore une erreur. Je devais échouer dans cette tentative désespérée. Après l’expérience, le dégoût, ce dégoût purificateur sur lequel j’avais compté, n’arriva pas ! Vellini, la bohémienne Vellini parlait de sort, et vraiment elle y faisait croire ! En avait-elle jeté un sur moi ? Quand on la voyait comme je la voyais alors, étendue par terre sur ces gerbes déliées, avec des torpeurs de couleuvre enivrée de soleil, je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ces êtres merveilleux rêvés par les poètes, comme les symboles des passions humaines indomptables ; à ces Mélusines, moitié femme et moitié serpent, à ces doubles natures, belles et difformes, qu’on dit aimer d’un amour difforme et monstrueux comme elles, et je me répétais que de pareilles fables avaient sans doute été inspirées aux hommes par des femmes comme cette Véllini. Ainsi, je sortis de chez elle non pas guéri, comme je l’avais espéré, mais les artères plus pleines du poison qu’elle m’avait versé ; mais dans la tête et le cœur où j’avais cru étouffer tant de souvenirs, débordant d’un souvenir de plus.

Commentaires

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

L'intime et les jeunes femmes

Peut-être l'avez vous déjà vu chez Dita, pour dire vrai, je me dis que les quelques qui lisent mes quelque mots doivent nécessairement lire ceux de Dita. Notre salon de thé est parfois partagé. Pour dire vrai aussi, je ne sais pas même à qui je m'adresse. Une vingtaine de passant, quelques têtes connues sans doute, mais qui d'autre ? Une question qui n'appelle pas de réponse. STOP !! j'arrête de digresser, je gâche tout.

Chut, installez-vous, laissez-vous porter :


Les silences coupables

Parfois, je me demande ce que je fais ici. Parfois, j'ai envie de pleurer. Un peu comme là, maintenant. Je pleure aussi. Mais pas maintenant. Je me suis sans doute trop mis en danger en choisissant ce job qui me fait perdre nombre de repères. Plus tard, et parfois aussi déjà, je me dirai, c'est bien tu as beaucoup appris. Je le dirai en étant intimement convaincu. Parce qu'on oublie vite. Je viens de lire quelques extraits de vie d'une femme masochiste. Elle raconte ce qu'elle a pu vivre et ressentir en peignant ses mots d'une belle tendresse. Oui, masochisme et tendresse. Cela me parle sans que je ne sache vraiment pourquoi, peut être pour les moments réellement partagés avec des personnes qui croisent notre chemin, s'y attardant ou pas.

Il est 2h13 du matin, ici. J'ai bien dormi jusqu'à minuit 45. Ensuite les pensées travail m'ont assiégées, cette tension dont je n'arrive pas suffisamment à me départir. Le ventre tendu, la boule au ventre …

Revoir les orties

Il n'y a pas d'orties ici. Pourtant, je les cherche, parfois je crois en déceler. Mais il s'agit toujours d'une autre plante.
Je crois que cela me manque, c'est comme les bruyères et les genêts.
Leurs parfums qui irriguent le paysage, qui me rattachent à mon histoire. Ce sont des images de mon enfance.
Paysages de rocailles, de côteaux en cette vallée de l'Eyrieux dont je ne connais finalement que quelques bouts. Paysages de plateaux du Vivarais pour sa fraîcheur et ses prémices du gerbier ou du Mézenc. Ce sont des souvenirs d'un autre temps, comme les tapis de violettes sous le sous bois, en bordure de la vallée du Rhône, sur les premières pentes du massif central.
J'ai du ici, oublier. Oublier de couper un genêt pour en faire un fouet. Oublier de saisir quelques tiges drues, quelques bouquets vert. Oublier d'hésiter entre les cuisiner pour mes hôtes du soir, où les réserver pour un moment à moi. Je suis nue. Tout proche coulent les sources. Voilà p…