Vers la chambre close

Javier avait atterri ici comme il aurait pu échouer dans n’importe quelle ville. Sans raison apparente. Pas de travail fixe. Pas d’attaches. Pas d’espoir. Il venait d’un petit pays, une terre sèche, désolée, sans travail. Pas d’eau, pas de rêves, qu’un horizon vide. Il n’avait pas voulu de cette vie là. Il avait choisi la grande ciudad. Plus de chances. Aucun espoir en fin de compte. Des petits boulots de mierda. Nettoyer les cars des touristes européens sans jamais les voir. Vendre du pollo con arroz au petit jour pour les aficionados des fins de nuit. Passer le plus clair des nuits à jouer au réceptionniste d’un hôtel de passe pour gringo désargenté. Toucher sa petite commission au passage. Nature parfois. Ramasser des coups, ceux des macs, ceux des gangs, ceux des flics. Pas de quoi se payer une piaule. Profiter du jour pour voler des heures de sommeil, dormir dans les mêmes pieux défaits de tous ces crasseux qui se vautraient la nuit avec ces femmes paumées et condamnées. Part du salaire nature.

Pourquoi ne quittait-il pas Mexico ? Il aurait pu tenter le passage, payer une grosse somme a des chicos passablement mauvais. Non, pas moyen. Pas de réserves. Pas moyen de payer. Alors tenter sa chance au hasard. Prendre son sac. Faire du stop. Voler de quoi manger. Dormir au hasard de coins sombres. Rejoindre Tijuana, la ville mirage. Une fois là bas, ne pas se faire remarquer par ceux qui ont le monopole du passage. Risqué. Très. Essayer. Passer des nuits dans le désert. Se faire bouffer par les insectes. Les bouffer, se nourrir. Dormir avec les scorpions. Crever de trouille. Crever de soif. Trouver la faille et, à la frontière, regarder de l’autre côté, y passer, et tenter d’y vivre. Mais y vivre quoi ?

Pour quel rêve ? Qu’est ce qui pourrait lui donner plus de rêves que Mara ? Mara ne l’aurait pas suivi. Mara, elle faisait ce qu’elle voulait faire, pas ce que lui avait envie de faire. Mara, c’était sa dose, son héroïne, mais à part ça, Javier n’était pas un Junky. No possible. Mara c’était une Reine. Partie de moins que rien, comme lui. Passée d’homme en homme et devenue quelqu’un. Il la contemplait depuis longtemps. C’était la seule qu’il avait vu s’échapper des passes pour presque rien. La musique avait été sa bouée, son ticket pour la movida mexicana. Lui, Javier était resté au même niveau, peut être même un peu plus bas encore, si c’était encore possible.

Mara, c’était son amour. Javier, c’était son ami. Il l’avait aimée tout de suite comme une Reine. Mais Javier c’était pas le genre à espérer grand-chose. Alors, il n’avait rien fait pour attirer ses regards. Pourtant il l’avait regardée. Il l’avait épiée. Il s’était fait son cinéma, en technicolor, en 16/9 ième. Réalisateur Javier. Movie Star : Mara. Faire valoir : Javier. Le hic c’était que Mara n’avait jamais vraiment participé à la réalisation. Pourtant, elle savait. Productrice, oui, de rêves, en rêves. Quand Mara faisait la pute, Javier fixait la baie vitrée qui donnait sur la rue et voyait Mara passer devant la démarche calibrée, sexuelle mais pas vulgaire. De gauche à droite. Dans un sens. Diez minutas. Dans l’autre. Cela pouvait durer longtemps. Lui, il ne levait pas les yeux de la vitrine. Son regard focalisé sur ce point fixe dans l’espoir de la revoir à nouveau. Chaque passage le réveillait de sa léthargie minable. Cuando las otras putas passaient devant le comptoir, il tendait la main pour recevoir le billet du client, sans regarder, sans tourner la tête, tendu vers elle, elle et elle seule. Lorsque c’était son Impératrice qui rentrait, le client n’existait toujours pas. Elle, si. Elle prenait tout l’espace. Il ne vivait qu’elle, il ne voyait qu’elle. Lorsqu’elle entrait dans l’hôtel, suivi par ses clients fantômes, elle devenait un tout unique mais fragmenté, prenant tout l’espace, occultant le décor pour focaliser pensée et ressenti.  Elle lui faisait l’effet d’un Picasso sous acide. Apparence simple et pourtant complexe. Ses yeux étaient partout, ses lèvres disaient « Javier, c’est avec toi que je vais baiser », il les voyait d’un rouge sang presque noir, absorbant, étouffant. Ses petits seins pointaient, le visaient, lui disaient « Javier, c’est toi qui va les malmener ». Son cul prenait tout l’escalier, sa taille devenait aussi fine que la tête d’une épingle vaudou. Déhanché pour lui. Balancier pour ses yeux. Pour qui d’autre ? Il n’y avait personne d’autre, Javier ne voyait qu’elle, les autres n’étaient que des ombres.

Il avait fini par trouver le moyen de se rapprocher d’elle. El nino del barrio, le gamin du quartier, celui qui dormait dans l’égout. Chaque matinée, alors que Javier vendait à l’étal le poulet au riz fabriqué par la vieille Esperanza, il en gardait un peu pour ce petit gamin paumé. C’était en quelque sorte le salaire du gosse. En échange, le gamin faisait parfois le tenancier et lui, il profitait de cette parenthèse grignotée au sordide pour monter au premier étage. C’était l’étage des plus belles. Au second les sans rien. Au troisième les moins que rien. Un Paradis inversé, au ciel el infierno, en enfer le Paradis. Il avançait dans le couloir, le cœur battant à l’idée de l’amour qu’il allait étreindre. Javier entendait les matelas grincer, les gueulantes d’ivrognes et de celles qui se prenaient de méchants coups, des cris simulés, des orgasmes de pacotilles, les murs qui se heurtent, les odeurs âpres des corps en sueur, les odeurs de bouffe, de poussière et de crasse. L’ambiance lui prenait aux tripes. Tout cela, tout ces excès d’hommes, toutes ces perditions, tous ces sons, toutes ces visions furtives, volées, tous ces corps qui baisaient, toutes ces âmes qui s’épanchaient, toutes ces vies qui se vidaient en ce lieu fourmillant, tout cela, ça devenait elle. C’était Elle.

Ça n’était plus le bordel immonde et malfamé, c’était la lumière de sa vie. C’était le rythme de la vie, celui qui rendait la déchéance acceptable, c’était son sang, chaud et enivrant qui s’écoulait par les veines de ce cœur décadent. C’était elle qui s’offrait à lui de mille sorte, en mille corps, en mille peaux. Elle qui se montrait à lui. Elle qui déposait sa robe à terre. Elle qui se montrait nue face à lui. Elle qui écartait les jambes pour lui. C’était son sexe, c’était son odeur. C’était elle qui lui disait « Venga, baise moi, aime moi comme une Reine,  Javier s’il te plait, aime moi». Et Javier l’aimait, Javier l’adorait, Javier l’adulait. « Quiero besarte, quiero beberte, quiero vivirte ». Alors, il se glissait dans le petit réduit qui servait à entreposer les poubelles du premier étage, minuscule cagibi, seul lieu lui permettant de voir sa belle Mara dans toute sa splendeur, au travers d’un mince œillet. De l’immonde cagibi à la chambre close, des odeurs de décomposition vers l’effluve recomposée, Javier se projetait dans cette pièce que Mara emplissait de toute son aura. Occulté, l’homme inconnu. Echangé, l’homme connu. Il prenait place sur le lit pour l’aimer davantage, mas y mas, todavia y todavia, jamas bastante.

L’amour de Javier avait la force de l’irréel, il gommait les bassesses de la vie pour sacrer chaque jour et chaque nuit sa magnifique Reine. Mara avait cette force que peu d’hommes et de femmes possèdent. Mara était une reine fière de ce qu’elle était, façonnée dans le bois le plus noble, un bois imputrescible, doux au toucher pour ceux qu’elle aime, rêche à ceux qui lui étaient indifférents, shinai redoutable pour ceux qu’elle haïssait. Ces reflets étaient sombres, la surface de ces eaux insondables. Elle flottait au dessus de toutes ces contingences, elle présidait à sa destinée, donnant de sa tendresse à de rares privilégiés, manipulant ceux qui croyaient la manipuler. C’est pour cela que Javier l’aimait. Mara laissait sa fragilité couler en fin ruisseau pour le premier cercle, consciente de sa force et de ses faiblesses. Forte et fragile. Rayonnante et sombre. Opaque et transparente. Le tout dans la somme des opposés. Javier était à ses pieds, il se sentait si petit, si insignifiant… il se sentait si peu homme… Pourtant, il lui suffisait de partager un sourire avec Mara pour se sentir inondé d’une détermination et d’un courage prompt à briser les plus hauts murs.

Javier rêvait et Mara vivait. Il rêvait d’être à elle. Au fil des mois Javier était naturellement devenu l’ami et le confident de Mara. La réalité de Mara devenait ainsi la sienne. Les confidences de Mara servaient à nourrir le terreau fertile de son imagination. Elle savait ce qu’elle représentait pour lui, elle le savait depuis longtemps. Elle savait que derrière l’œillet, Javier se cachait. Tout le monde le savait, il n’y avait que Javier pour croire au secret.  Deux âmes bancales. Deux âmes sœurs, voilà ce qu’ils étaient. Elle savait et elle aimait. Elle aimait voir le reflet brillant de ses yeux lorsqu’elle apparaissait à lui. Elle aimait le savoir de l’autre côté du mur lorsqu’elle offrait un semblant de sexe à tous ces inconnus. Elle aimait espérer qu’il vienne à s’allonger dans ce même lit où son corps se laissait acheter. Elle aimait savoir que chaque nuit il serait là, jamais très loin. Elle aimait fermer les yeux et penser que Javier était cet homme qui l’investissait sans précaution. S’offrir à lui par la pensée, c’était apaiser la brulure de tous ces connards. Javier était son homme de paix. Elle l’aimait. Elle le lui disait d’ailleurs, car en dépit de leur relation inaboutie Mara ne se cachait pas de ses sentiments. Simplement Javier n’osait croire qu’elle l’aimait. Lui se disait qu’elle l’aimait comme un ami, comme un frère, comme un confident, qu’elle l’aimait como alguien, qu’elle l’aimait comme. Elle lui disait « te quiero », il entendait « me gusta ».

Leur vie tenait à cette incompréhension. Peu importe, Mara avançait. Javier rêvassait. Dans leurs veines coulait lo mismo sangre. C’est ce sang que Mara et Javier voyaient en visions fiévreuses et sulfureuses. Ils faisaient les mêmes rêves, des rêves de sang mêlé. Ils rêvaient d’une lame blanche, une lame tranchante. Javier la présentait à Mara au creux de sa pomme, contrastant avec l’ambre de sa peau hâlée. Javier s’agenouillait devant sa Reine, lui présentait ce qui allait sceller leur pacte. Il avait peur. Il tremblait. Dans ses rêves partagés, Mara ne perdait jamais rien de sa force. Elle était un roc, résistait à toutes les tempêtes, elle donnait à Javier la force de lui transmettre sa vie. Javier craignait de souffrir, il craignait d’avoir mal, mais une fois la lame entre les mains de Mara, Javier sentait disparaître toutes ces peurs, lâche il y a peu, serein désormais, comme une mer enfin apaisée. Mara posait alors la lame sur ses doigts. Javier était agenouillé, absorbé par la magnificence de cette femme qu’il chérissait.  Il voyait cette lame posée sur la pulpe des doigts de celle qu’il aimait. La lame se mettait en mouvement, un geste décidé, maîtrisé, net et précis. Une fine rizière de sang se mettait à affluer sur les doigts avivés de Mara. Javier observait cette couleur se propager comme l’on regarde le rivage, à la fois présent et absent. Elle prenait ensuite la main de Javier, posait la lame sur la pulpe épaisse des doigts de Javier et se mettait à couper la chair pour mettre à nu sa vie. Mara était désormais aux côtés de Javier, agenouillée tout comme lui, elle léchait le sang qui coulait de la main de Javier, lui donnait le sien à soigner, à nettoyer, à aimer. C’est dans ce baiser de sang que leurs peaux enfin prenaient corps, que leurs désirs enfin prenaient formes. C’est sous la chaleur de ce sang mis à jour qu’ils s’aimaient enfin, échangeant leur vie, mêlant leurs chairs, se noyant dans leurs baisers de chair et de sang. Leur peau changeait, colorée d’un nuancier rouge arco iris. Ils sentaient pulser la vie. Cicatrices réceptacle de leur amour intuitif, chambres closes sur leurs baisers sanguins, fous d’espoir, ivre de désir, leur houle enfin les submergeait, pénétrant les chairs, inondant les tissus. Dans ces rêves, Mara et Javier vivaient.

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