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Quai Claude Bernard





C'est dans notre appartement Lyonnais. Tout vit ici. Ici entre ces murs. Ces vieilles tapisseries. Jamais vous n'auriez imaginé n'est-ce pas ?  Qu'est-ce qu'un vieux comme moi, si ce n'est un être en passe de disparaître ? Oui, c'était il y a longtemps pour vous. Vos parents n'étaient pas même nés. Mais je suis comme vous. Je suis plus que vous. Je suis une somme de vies qu'un jour vous égalerez peut-être. Je suis la multiplication d'instants et de rencontres, de larmes et de fous rires, de dramaturgie, d'exaltation. Une somme qui apporte aussi la paix, la quiétude. Parfois j'oublie. D'autres fois comme aujourd'hui, je revis certaines de ces vies. Venez, suivez-moi. Quittez vos chaussures, je ne veux pas que vous salissiez mon parquet. Voilà, entrez. C'est ici que j'ai pris cette photo.
 
J'avais trente ans. De là, je vous laisse imaginer quel est mon âge. Je l'ai faite monter dans mon appartement. Elle ? C'est simple. Elle courait les rues et donc les hommes aussi. Une véritable sauvageonne, une gone comme on n'en fait plus. Je l'ai faite monter ici. Sauvageonne, mais loin d'être farouche. Elle était un peu surprise. Elle s'attendait à ce que je la mette dans mon lit, et de là tutti quanti. Un amant de plus, peut-être un bon filon pour la sortir des quartiers ouvriers, l'entretenir et la couvrir de cadeaux. Jusqu'à ce qu'elle se lasse. Elle s'est aussi lassée, je ne m'en cache pas, mais dans des circonstances autres. Avec moi, ce fut Paris, Turin, Séville, Madrid, Barcelone... Je voulais la voir. L'avoir nue. Je lui pris la main et l'enveloppai d'un bras posé au creux de ses reins, une fois au centre de la pièce aux rideaux de velours sombre, je la disposais là. La regardant. Elle n'arrêtait pas de parler, mais avait compris qu'elle ne devait bouger. Je la regardais comme le fauve imaginant déchiqueter sa proie avant de se lancer dans la course qui précède toujours l'assaut. Je la regardais, jolie gone, fière, joviale, jamais vulgaire, si franche, si simplement vivante. Elle était habillée d'une jupe verte ornée d'imprimés de violettes comme l'on en tissait beaucoup dans le lyonnais. Sa jupe s'arrêtait à mi-hauteur de ses mollets de presque adolescente. Un chemisier vert, vert bouteille, comme sa jupe. Très belle. Un bouquet de violettes qui attendrait dans l'ombre fraîche d'un sous bois sauvage. Et deux ballerines toutes crottées. Après de longues minutes à laisser son monologue s'écouler, je me mis à tourner autour d'elle. Son visage me suivit. Je claquais en quelques mots, l'ordre indiscutable de rester droite, de ne regarder que les rideaux qui cachaient la fenêtre. Elle se fondait parfaitement dans mon intérieur du quai Claude Bernard. Les larges fleurs rose clair qui ornent la tapisserie que vous voyez constituaient un écrin parfait pour la jeune pousse que je m'apprêtais à faire pousser avec soin.
 
Alors, enfin, enfin, je posais mes lèvres au creux de sa nuque en soulevant les ondulations de sa belle chevelure châtain. Ce fut le moment qu'elle choisit pour se taire afin d'habiter pleinement la pièce qui la recueillait si entièrement. Je la déshabillais dans un silence que seul les bruits de la rue venaient flouter un peu. Mes baisers s'attardaient sur sa peau. Je la voyais frissonner, trembler un peu, mais sans qu'elle n'esquisse le moindre geste. Elle fut un matériau précieux pour mon inspiration. Ce jour là, comme les six années qui suivirent et précédèrent notre séparation tragique. Je baisais son cul, faisant le tour de ses hanches. Sous-pesant ses seins jeunes, pleins de vitalité, de sève exquise. Alors qu'elle n'avait plus que ses bas, à l'orée de son con ma langue traça un cœur alors que je m'imprégnais de l'odeur cumin de son parfum de femme de la rue. Son visage ne cillait pas, il se perdait dans la lourde tenture. J'écoutais son ventre avec le pressentiment que tout pouvait exister avec elle, qu'avec elle rien ne serait jamais finitude. J'avais raison. Vous êtes ici, dans la même pièce, à imaginer sa silhouette en son centre, tandis que moi je la vois sans l'imaginer un instant. J'avais dans mon nécessaire de mise en scène une paire de gants de velours noir, je lui les enfilais avec une délicatesse qui m'étonna tant mon désir pour elle se rapprochait de son apogée. Tout devenait fragile, tout pouvait s'évanouir en un bruissement d'elle. Ainsi parée, je léchai ses lèvres et sentis une langue discrète me rencontrer dans une grâce que je revivrai souvent avec elle, surtout lorsque je l'embrassais dans une des chapelles de l'église St Polycarpe. Je la fis basculer légèrement sur sa jambe gauche, le genou à peine plié, le pied un peu en avant. L'œuvre pouvait être achevée. Elle devenait œuvre, œuvre d'art sculptée par mon regard, façonnée par mes gestes. Elle pouvait le devenir. Il me fallut un peu de temps pour installer mon appareil photographique et je craignais en cet instant que le temps ne me vole cet instant sacré. Je m'approchai d'elle. La sentis à nouveau, caressant ses mains habillées, faisant crisser mon ongle sur le nylon de ses bas, posant mes mains sur son cul. Elle tenait la pause. Décidée à faire bien. Plus tard, bien plus tard, elle m'expliquera qu'elle n'avait qu'une envie, que je la prenne sauvagement à même le bois du parquet ciré. Que tout son corps criait des choses qu'elle n'osera jamais me dire. Que son con bâtait la chamade.
 
Une fois plein de son parfum, je fis quelques pas devant elle et ouvris en un geste sec et appliqué le lourd rideau. La lumière de la rue Jaboulay entra brutalement, elle ferma ses yeux sans chercher à affronter les immeubles qui lui faisaient face, sans chercher non plus à se cacher. Elle fut surprise de cette totale mise à nu mais n'en montra rien. Elle avait décidé de me suivre, quoi qu'il puisse lui en coûter. Et il nous en coûta beaucoup. Ne restait plus qu'une chose pour achever mon œuvre. Cette fois, j'ouvris les tentures qui donnaient sur le quai. Le soleil se reflétait dans le Rhône pour finir par s'échouer sur la peau blanche que je lui offrais. Ma muse des rues venait d'être sculptée par la lumière du monde. Ses cheveux, ses omoplates, ses bras, ses reins, la cambrure de son buste, ses fesses charnelles, ses jambes fines, tout devenait ombres ou lumières.
 
Aujourd'hui, il reste pour vous cette photo qui court le monde et inspire, je l'espère, d'autres histoires.  Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Nul ne le sait. Mais ne croyez jamais que la mort me guette. Pour moi, je garde dans mon cœur bien plus que ce cliché célèbre, je garde la vie en moi. Vous l'apprendrez un jour vous aussi. Je vous le souhaite de tout cœur. En attendant, installez-vous sur le sofa. Voulez-vous un thé ? du café ? Il doit me rester une boite de petits biscuits. Ne bougez pas, le temps de préparer tout cela, et je suis de nouveau à vous. A mon âge, vous savez, j'ai tout mon temps !

Commentaires

  1. Je suis fan de vos mots ..quel talent !

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    1. ... Merci :)
      J'ai corrigé quelques grossières fautes.

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  2. Elles ont un truc particulier les lyonnaises. (uh uh)
    Un joli billet, illustré par une photo que j'aime beaucoup. La façon dont Bettina Rheims prend les femmes en photo m'a toujours plu...

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    1. La jolie lyonnaise que je connais fait partie de ces femmes qui vous prennent le cœur entre leurs douces mains, vous le rend en mille morceau et vous fait dire merci avec un délicieux sourire. Bref un femme merveilleuse
      Bon, je file voir si vous aussi avez un truc particulier :)

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    2. M, en fait j'sais pas si elles ont un truc particulier. Bon c'est sur qu'une lyonnaise avec un tablier de sapeur, c'est particulier quand même !
      :)

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  3. En lisant les mots je me suis dit que vous n'aviez pas reproduit le rythme très particulier de cette photo, et puis en me laissant imprégner par le vôtre, de rythme, la douceur qui perdure bien après avoir lu, je me suis dit que de cette image d'os, de consonnes ombrées, et d'arêtes très masculines vous aviez écrit le négatif, avec cet homme cassé aux os fragiles en qui, pourtant, vous placez la vie à garder.
    Merci à vous, et à la semeuse qui vous a inspiré.





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    1. Mars, tout d'abord bienvenue ici, je crois bien que c'est la première fois que je vous lis ici.
      Vous détenez des clefs de lecture auxquelles je n'avais pas pensé, mais alors pas du tout. Pourtant, j'aurais aimé l'écrire ainsi, développer cette idée de négatif de façon plus consciente en tout cas.

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  4. Mêler plusieurs formes d'art. Au fond, c'est bien cela, le sexe avec l'autre.

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    1. J'avoue que j'ai essayé de réfléchir à cela, mais je ne parviens pas vraiment à voir dans l'absolu en quoi le sexe avec l'autre revient à mêler plusieurs formes d'art. Vous nous dites ?

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Chut, installez-vous, laissez-vous porter :


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