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Death in life

Fin des années 70. Los Angeles. Intérieur couleur marron. Panneau de bois chocolat au lait surplombant un mur de brique. Tableau vert et jaune, matière bois. Ils sont assis, tous deux légèrement orientés en diagonale de façon à ce que leurs regards partent dans le vide et que leurs corps ne soient pas totalement étrangers à leur passé. Leur visage dépasse la ligne de démarcation entre la terre et le bois.


Anaïs rend visite à Henry. Henry aborde depuis plusieurs années l'orée de sa vie. Anaïs le quittera 3 années plus tôt. Ce jour, elle a revêtu un chemisier de soie brute vert anis, chavirant vers le jaune. La matière ne semble pas douce, tissée pourtant finement, surement. Ses cheveux sont courts. Comme toujours. Bouclés. Brushing.  Porte-t-elle un pantalon ? une jupe longue ? Noir en tout cas. Rousse là où le jais noir irradiait les photos de ces années de folies à inspirer ceux qui se perdaient en leur art pour l'y retrouver et s'y dénuder. Une dame bien comme il faut, le visage justement maquillé, entre cette discrète tristesse et l'esprit éclairé, subtil, tranchant. Elle paraît bien plus jeune que lui, sans doute le soin qu'elle met à paraître toujours à son avantage. Maîtresse de son école, y compris à cet âge. Lui, ne semble guère attaché d'importance à son apparence. Une chemise légèrement crème irisée de liserés fins et gris. Sa chemise sent les Pall Mall, odeur mêlée peut être de l'odeur âcre de la transpiration, odeur acide, prégnante. Son crâne est dégarni, une tonsure blanche enserre sa tête d'une tempe à l'autre. Leurs regards se croisent parfois, semble se perdre plus souvent encore. On ne distingue de son visage à lui que son profil gauche sans pouvoir identifier les expressions qu'offrent réellement ses yeux et sa bouche à Anaïs. La caméra préfère la beauté féminine. Lui aussi, surtout, toujours, en tout lieu, en toute époque.

Elle l'a aimé. Détesté aussi. Il l'a adulé puis l'a déconsidérée, peut-être. C'était il 50 ans, époque de la crucifixion en rose.

Est elle là pour faire renaître un passé devant la caméra ? Pourquoi ces entretiens filmés avec elle ? Se le demande-t-elle ? Se demande-t-elle ce qu'elle fait là ? Qui est cet homme ? Qui était il ? Qui d'elle ou de lui dévorait l'autre lorsque cinq petites décennies plus tôt leurs nuits comme leurs jours étaient parisiens. Baise. "Maître de la baise. Il ne faut pas se laisser intimider par ce terme. Ce que l'on peut dire à son propos, c'est que cette baise là est extraordinaire, à nulle autre pareille."

- Tu t'amusais à reprendre leurs propres mots, mais tu ne t'es jamais beaucoup senti concerné par cela... lui confie sans l'ombre d'un doute Anaïs... elle conclue tandis qu'Henry ébauche une réponse ... de la destruction du monde.

- En fait, ce dont ils parlaient vraiment,... Anaïs pose son regard perçant sur Henry, à l'écoute de ce qu'il va lui dire alors que lui cherche sa pensée quelque part dans la pièce. Soudain il tourne légèrement son visage vers elle pour conclure sa phrase. Elle est en alerte... Anaïs, c'était de la mort dans la vie... assène-t-il comme s'il ne pouvait y avoir d'autres vérités... ce que beaucoup de gens connaissent.

Au moment où Henry ponctue sa phrase Anaïs évacue son regard du visage d'Henry, elle acquiesce en un mouvement vif qui rompt avec lui, une expression dans sa voie, une expression qui pourrait laisser entendre qu'elle est surprise, mais qui ne dit peut être pas autre chose que "ah, oui ! c'est évident en fait". La pensée l'éloigne, puis ses petites lèvres sourient, montrent ses jolies dents, sa petite bouche enfantine sourit d'intelligence, de gêne et d'incompréhension dans un parfait mélange dont on ne serait dire ce qui prime. Est-elle subitement en accord avec lui alors qu'elle se sent gênée de ne pas avoir compris plus tôt de s'être trompée dans sa déduction ? Est-ce un sourire qui ne dit qu'à elle que Henry n'est pas tout à fait crédible dans ce qu'il dit maintenant et dans ce qu'il pensait sincèrement alors ?

Henry insiste, la vie dans la mort, death in life dira-t-il en insistant sur chacun de ces mots brefs et irrémédiables.

- ça tu en ignorais tout lui répond-elle en le regardant à nouveau, faisant revivre, comme un souvenir affectueux de joyeux garnement épaté, le chef de bande qui un jour Attila, le lendemain Platon, le jour d'avant Cyrano ! Ce passé si fou, si obscène, ce passé les poches vides, ce passé de nuits de bordel, de putain en duchesse, de fourrure en chatte poisseuses, de mots couchés, crachés, criés à la pelle dans les rues de Clichy et de Paris, ce passé de pisse dans des femmes, de pavés caressés de la joue, ce passé de courses aux hommasses pour mieux trousser leurs galantes, ce passé d'insouciance, de souffrance à creuser les caniveaux, à dégueuler dans les mitards, à faire la manche au Pont Neuf, à dormir ici dans la rue, à coucher là-bas, chez l'une, chez les autres, à trousser, à baiser, à aimer, à créer ces errances magnifiques et insensées, à aimer encore, à flirter avec la mort pour mieux l'aimer encore. Cette vie, cette force vitale ! Chaos magistralement enchanté. Elle rit. Elle rit parce qu'elle se remémore. Elle rit parce que c'est si loin... et si proche. Parce que c'en est attendrissant de voir quels garnements ils étaient lorsqu'ils engloutissaient leur trentaine, leur folle trentaine ! Et lui aussi sourit un peu de ces quatre cents coups.

- mais j'en suis devenu de plus en plus conscient. Tandis qu'il prononce ces mots, ces doigts tachés et gourds de vieillesse viennent chercher, main droite, cigarettes et briquets dans la poche qui cache son cœur gauche.

- qu'il y a des gens déjà morts de leurs vivants ? Son sourire s'éteint, ses paupières s'abaissent, son regard s'éteint. Elle acquiescera à chacune des paroles d'Henry. Soumise, ou en dedans. Chacun des mots brefs qui seront prononcés alors, l'enfermeront désormais un peu plus. Comme un clou enfoncé dans une porte de tendre. Comme une leçon pour laquelle on ne sait pas si l'on y croit, comme une leçon à laquelle on ne peut se dérober, alors que tout en nous dit je veux être ailleurs, je ne t'écoute plus, je me replie en moi, parles, tu peux parler, je dis oui, mais c'est peut-être bien non. Suis-je déjà morte ? Es-tu déjà mort ? A-t-on seulement été vivant ? Tu dis le contraire, mais qui peut nous dire si nous ne nous sommes pas tout simplement cachés cette évidence derrière nos vies romanesques, nos vies dévastatrices ! Ou bien peut-être avons nous cotoyé pour mieux nous en garder et renaître toujours. Mais tu ne parles pas de cela Henry. Alors, pensive, Anaïs laisse dire.

- Oh, oui. Et c'est ça la seule mort. La seule vraie mort. Pas celle où l'on s'échappe de son corps. Etre mort de son vivant, c'est ça, la vraie mort. Henry le professeur. Henry l'arbitre, le juge. Sa main droite a abandonné le paquet de cigarette, elle bouge, elle affirme, elle orchestre, scande et intime. Anaïs ferme les yeux. Anaïs a les lèvres closes, le rouge à lèvre plus rouge encore. Henry regarde à nouveau au loin.



Changement de plan. Changement de lieu. Anaïs n'est plus là. Extérieur. Béret beige à carreaux, veste dans la tonalité. Lunettes. Yeux plissés. Plus vieux peut-être. Clope au bec. Paris. Un square.


Henry Miller et Anaïs Nin

Commentaires

  1. Toi tu as regardé un reportage sur Arte récemment

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    1. Un documentaire serait un qualificatif plus précis ! :)

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