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La mémoire du chocolat

Le Rhône traverse la vallée. Immuable. La rive gauche a changé, celle de la Drôme. De ce côté-ci, les années se sont écoulées. Un jour une bordure bétonnée est venue épouser les quais. Elle n'a jamais été très attractive, royaume du vent le jour, désert froid la nuit. Des voitures, épaves échouées comme des moutons poussiéreux. En face, les collines pelées. Fruit du travail ancestral de la vigne. Des sillons aux couleurs changeantes stries des hauteurs du paysage. La ville nouvelle se répand, les collines se figent. Tournon sur Rhône, flanc droit du fleuve, vieille cité accoudée de faubourgs. Nord et Sud. A l’Ouest la roche, par de-là le fleuve l’Est. L’avenir s’est ancré dans la berge d'en face. Triste perspective. Finis méandres, marécages et champs d’avant, depuis trente ans s’élèvent les battisses sans âmes. Est-ce mieux ? Est-ce pire ? Le pays a eu ses grandes époques. Du charme mais seulement pour ceux qui s’écartent du chemin. La traversée est devenue boulevard, bruits, saletés, façades abîmées. Parfois, le Mistral épargne un peu. Aujourd’hui, répit bienvenu en ce jour de vogue. Le soleil printanier gâte ses convives. L'école austère a fermé ses portes pour l'après-midi. Les enfants de la ville en ont ouvert d’autres. Ils n’ont que faire des respirations du passé, leur bonheur c’est chaque pas. Les chanceux. Rendez-vous aux manèges. Les exploitants choisissent des musiques criardes. Les enfants crient en retour. Rien d’exubérant. Les rixes nocturnes des hommes, les innocents n’en verront rien. Personne ne fait le coup de poing à cette heure, mieux vaut s’arracher le pompon. Bienheureux de ne les avoir pas rencontrés. Musique et fracas, l’éperon rocheux et son château de galet ne bougent pas d’un pouce. Les enfants. Leurs rires comme des ponctuations. Leurs cris, des petites bulles de savon égaient l'air doux du printemps. Quai Farconnet, les platanes sont encore nus. En mars, nul besoin de se vêtir de vert, les grandes chaleurs sont encore loin. Il faut remercier ces attractions, elles essaiment les enfants. Herbes folles colonisant le désert de bitume, cela pourrait bien réussir finalement.
Me voilà de passage. Mon pays jusqu’au dép,art. Des souvenirs festifs, la vallée du Doux, amitiés indéfectibles, pourtant fragiles. Véro, Fred, Hamid et moi, d’autres parfois. La R5 remontait la route sinueuse. Au petit Hameau, se garer. Le talus dévalé, quelques maquis enjambés. La rivière se dévoilait sans crier gare.
Prendre place à la terrasse du café. Nos heures libres, après les cours, pendant nos vacances. Les baisers sous la vieille porte. Véro et moi, Véro et les autres. Le dimanche matin, changement de banc pour la maison d’en face. L'église Saint Julien. Une petite foule discute devant ses portes. Quelques yeux sont rougis, humeurs apaisées, au loin toujours l’écho des joies enfantines. Observer ces personnes. Toutes ont des cheveux gris. Vague murmure où s’épanche la mémoire qui vit. Sous le patronage de la croix, le soleil réchauffe les cœurs. Doucement les paroles se font plus franches, les sourires aussi. Ils sont ensemble. Les épreuves retissent aussi les liens. Je suis seul, mon moleskine noir à la main. Saisir ces instants précieux sceller dans la mémoire ceux qui nous quittent. A la table à côté, un vieux monsieur, fiché d'un béret, étoffe de feutre sans poussière, visage haleur. Pas très grand. Bien endimanché pour un mercredi. Une tasse de chocolat posée devant lui, il rêve. Il ne l’a pas encore touchée, pas même regardée. L’imaginaire aurait dessiné pour lui un ballon de rouge. Il me regarde. A griffonner Saint Julien et son assemblée, je dois l'intriguer. Chiper quelques traits que je pose sur la petite page, voilà son histoire du jour. Cette fois, le chocolat vient machinalement à ses vieilles lèvres asséchées. Il devait être trop chaud. Une petite moustache de lait souligne ses lèvres tendues par les années. Endimanché, mais pas fraîchement rasé. Cela sied bien à ses mains durement forgées. Cette fois, envie de faire le premier pas.
- Vous connaissez le défunt ?

- Si je le connais ? Pardi ! d'mon temps, le saligaud a du fréquenter toutes les femmes de la vallée !

- Vraiment toutes ? Mais cela ferait un bon millier

Le ton amusé, allons pécher

- Ogué ! Croyez quoi ?! Quand on s'appelle Ange, le paradis, c’es sur terre, c'est lui qui le donnait, pas l’curé ! Les femmes, s’y résistaient pas... enfin... qui aurait pu ? Même la tête dégarnie comme un vendredi, l'était encore bel homme et beau parleur l'cochon ! Vous connaissez le coin ?

S’amuser, répéter en cachette, le groin. Rester sérieux, respect du aux anciens.

- Un peu… j’ai grandi ici. Je suis parti depuis.

- Qué fatché là ?

- Je ne sais pas… je recherche peut-être quelque chose qui n’existe plus. Et vous ?

- Hé ! suis venu saluer l'Ange. Une dernière fois. Ce voyou. Ce saloupiot. Mais bon, l’était brave, travailleur surtout. Coureur, aussi. L’a bien failli me voler ma Suzanne. La prunelle de mes yeux. Ma femme... elle morte y a longtemps. Faut pas chercher. Comme ça.

Sa main gauche s’élève vers le ciel. Papillon malhabile, articulations grinçantes.

- Mais il n'a pas réussi...


Préserver la bienséance, manuel de survie inspiré.

- Et bé… ce qu’existe, on le trouve sans chercher. Si vous savez pas ça, je vous l’dis. A mon âge, voiler la vérité c'est croire à jouvence. Ça sert à rien. Alors, je sais bien que si. S'aimaient bien ces deux là. Nous aussi, comme on pouvait. C'est la vie... Enfin c'était. Aujourd’hui, on divorce. Mes enfants ont tous divorcés, remariés ou pas. Nous ? Jamais !

- Oui...

- La voix s'étiole. Silence un peu triste.

- C'est la vie.

Que dire ? Reprendre le fusain, tracer vite. Sec, bref. Voilà ma vie à moi. Escarmouches, touches, retraites, retraites et crayonnages. Des coups secs, entrecroisements chanceux, préférer les amas de noir. L’illusion de la liberté, c’est l’ombre face au soleil. La petite foule devient plus éparse. Une volée de cloches donne le signal. Mouvement, en écho le boum boum des attractions. Offrir au vieil homme un sourire. Hésitation, les souvenirs se présentent à ma digue.

- Paraît qu'je perds la tête qu’y disent.

Invitation reçue. Main qui pose le fusain. Un regard doux et attendri en complément.

- C ’est qu’y sont pas dans ma tête. Peuvent bien dire ! Ils s’cachent même pas pour le dire, toujours à s’adresser aux autres, comme si j’étais pas là. Foutus gens ! Mais j’les entends ! Parfaitement, Monsieur. Moi je dis que c’est eux qui la perdent ! Les fichtres, s’aperçoivent même pas qu’elle est toujours bien ancrée. Tu parles de grands docteurs…

Aux lèvres le sirop de l’enfance. Eyguebelle citron. Le silence s'installe, combien encore ? Les manèges bordent le Rhône, ils attirent le regard, la musique jusqu’ici.

- Je l’ai regardée hier avant d’me coucher.

Il hésite. Poursuivre le fil de ses idées ? Choisir de ne rien dire ? Se perdre en pensée ? Il se fige. Regard lointain, vers le château.

- Qui avez vous regardé ?

Silence. Cela dure. Il n’a pas du entendre. Reprendre le fusain sans plus savoir quoi croquer.

- Hé, Ma tête pardi !


Exclamation, ma surprise. La dernière phrase était loin.

- Ça coule de sens ! Enfin !

Me voilà bon dernier. Gringalet bonnet d’âne, roi premier des benêts. C’est évident, enfin !

- Me suis brossé les dents, c’tait bien ma bouche, j’vous dis ! Mes yeux de vieux, lavasses, mes joues tombantes, mon front ridé. Aussi vieux que le fut l’paternel. Merci mon père. J’voyais tout ça dans le miroir. Me suis même déshabillé, pour vérifier. Pas d’doute, elle était bien là, ma tête sur mon torse tout fichu ! Mais il fonctionne et ma tête aussi bien. Y a pas qu’les brus qui s’y mettent, même le Gérard, il dit maint’nant. Tout ça parce que, oui, des fois, des fois…

Respiration, une de plus. Longue, très longue. Cette fois, bienvenue à la gène, compagnie bien ferme. Gamin sans savoir, sans répartie, gamin pour la vie. Il finit par reprendre, disque haché, il n’attend rien de moi.

- … je perds ma patience, suis moins raisonnable. C’est vrai. Alors l’disent que j’perds la tête. Ils confondent. Peuvent bien dire ce qu’ils veulent ! Après tout... C’que ça peut bien leur faire qu’j’achète des filets de truite congelés chez Toupargel !

Il se tait. Accepter son rythme, rien de mieux à faire. Regarder ses yeux, bleu, bleu gris, vaisseaux rouges, filaments. Guetter ses pensées. Attendre qu’il les rencontre encore. Cherche le trait de l’esprit ou de la main.

Peut-être préfèrent-ils que vous achetiez tout chez Pargel plutôt que chez Toutpargel ?*

La légèreté vient à l’aide. L'air abruti, il m’imite, l’abruti est assis à côté de lui. Son visage s'anime finalement. Magnanime, il explique.

- Vous… vous connaissez pas Toutpargel.

- Non, c'est vrai. Je suis plus Picard.

Abruti, jusqu’au bout des ongles. Facéties, s’en réjouir.

- Vous v’nez d'loin ! Ou vous perdez la tête. Faut savoir. Z’êtes d’ ici ou bien ? Ardéchois cœur fidèle ! C’est pour la vie, vous l’savez. Hein ? Mais ! C’est bien le diable si vous m’égarez ! Pour deux filets de truite achetés, Vanessa m’offre une boite de six éclairs au chocolat. Ça vaut bien une truite, six éclairs. Pourrait même en valoir trois filets que ça m’choquerait pas.


- Quatre ?

Abruti pour la vie. Gêne envolée, passagère dissipée. C’est mieux ainsi.

- A quatre, j’dis pas... faudrait en rdiscuter. Mais deux filets, égal une truite sans arête, sans queue, ni tête, égal six éclairs garnis. Six éclairs garnis voilà qui fait trois éclairs chocolatés par repas. Alors pourquoi je les refuserais ? Et comme j’me lasse pas des p’tites friandises, et bien ma commande de la semaine c’est 8 filets de truites et donc j’ai gratuitement... attendez huit... fois trois...


Finalement, l’amusement est plaisant. Ne perdons pas le fil. Vite remettre sur les rails. Il me plait le papé. D'un franc sourire, je lui tends ma petite perche.

- Vingt-trois ?

Benêt d’âne.


- Boudiou ! Mais z’avez appris quoi à l'école ! Vous avez déjà tout oublié jeune homme. Ah d’mon temps, on apprenait par cœur toutes les tables de multiplication, d'addition et de soustraction ! Les départements. Les préfectures. Les sous préfectures. C’était pas de la tarte ! Je préférais les champs. Et puis vous aviez intérêt de ne pas vous tromper. Sinon gare au père Mouton !


Blam ! Sa main joue au tambour. Blam ! S'abat à plat sur la petite table. Micro séisme pour la tasse blanche dans sa soucoupe faïence. Plus studieux, retentons la chance.

- Vingt… quatre ?

- Tout juste ! Vingte-quatre éclairs au parfum de mon choix. Donc, au chocolat. J’ai pas perdu la tête, sais encore parfaitement compter. Vous… par contre… vous devriez exercer la mémoire. Z’êtes un peu jeune pour vous laisser aller. Vous connaissez l'usine d'en face ?

Sans transition, silence du printemps. Ça sent le chocolat.

- Ils viennent parfois de plus loin que vous pour la visiter.


- Celle qui fabrique des chocolats ?

- Oui. Mon petit fils, il y a travaillé. Et bien lui, si il savait, il serait d’accord. Entre vanille, café et chocolat, y choisirait les éclairs au chocolat. La semaine dernière, je lui l’ai dit à Vanessa.

Laissons fleurir doucement. Pourtant il ne dit plus rien. Sa main tremble sur sa tasse.

- Vanessa ?

- Qui ?

- Vanessa. Vous me parliez d’elle.

- Ah oui ! Vanessa ! C’est ma conseillère chez Toupargel. Vous la connaissez ? L’est d’accord pour qu’je mange des éclairs au chocolat plutôt qu’à la vanille. C’est qu’j’ai souvent eu l’occasion de lui parler de mon Gilles, alors elle sait bien qu’le chocolat c’est essentiel au moral comme au corps. Bon, j’ai essayé de lui faire comprendre que j’serai pas contre goûter à ces machins qui viennent d’Amérique, ces bronis et ces couquis. Mais l’a pas eu l’air de bien comprendre, elle ne m’a répondu qu’en m’parlant des éclairs. Elle ne comprend pas bien vite. La prochaine fois, faudra que j’essaye d’acheter des lots d’hachis parmentier, pt-être que j’pourrais arriver à gagner d’autres sortes de desserts au chocolat. Croyez pas que j’y vois qu’du feu à leur commerce ! Z’ont tous faits les mêmes grandes écoles parisiennes. Ecole de manageumant du commerce. C’est ma p’tite fille qui m’a dit ça, c’est c’qu’elle veut faire. Vous avez fait une école de manageumant, vous ?

- Non. Je dessine. C'est ce que j'ai appris comme métier. Dessinateur.

- Forcément, vous savez pas compter. Faut bien donner un travail à ceux qui savent pas compter.

- Oui...

Franchement désolé. L’image de ma vie, pour les autres, Un chemin sans visibilité. Histoire d’habitude. Moi, je sais.

- Enfin... un sacré manège tout ça. Mais bon, j’vais pas m’faire avoir, sais bien qu’ils font des gratuités pour qu’on leur achète plus de choses que c’qu’on veut. Croient qu’ils ont pensé à tout. Moi, je pense à tout. J’ai une tête bien faite et les pieds sur terre. Si j’achète toujours la même chose, c’est moi qui mène la danse, sont obligés de fabriquer c’que j’veux, même s’ils veulent changer. Et puis, un filet de truite par jour pour une personne c’est juste ce qu’il me faut pour mes repas. Je les fais encore tout seul. Un jour, ma fille a essayé de m’imposer une aide à domicile. Je vais finir par croire qu’elle pense elle aussi qu’je n’ai plus toute ma tête. Manquerait plus qu’ça, ma fille ! Mais non, moi j’veux pas ! J’ai pas besoin d’une aide à domicile pour faire décongeler mes éclairs au chocolat. Suffit de suivre ce qui est écrit sur la boite. 8h au réfrigérateur. Pas plus simple. Même vous avec votre métier vous devriez y arriver.

- Oh vous savez, mieux vaut se méfier.

Distraction acquise, son visage et ses expressions noircissent maintenant quelques pages de mon carnet.

Le matin, j’descends à la cuisine pour préparer mon chocolat, j’ouvre tous les volets. J’aime bien, ma cuisine, il y a les photos de mes enfants quand ils étaient enfants, les photos de mes petits enfants quand ils étaient petits enfants et les photos de mes arrières petits enfants qui l’sont toujours. Et puis… il y a celles de Suzanne. Alors j’suis peut-être seul, puisqu'elle n’est plus là, mais enfin pas tant qu’ça. Dans quelques semaines on approchera de la Pentecôte, y seront tous à la maison. Ça va faire du monde, du bruit et beaucoup de préoccupations. Oh, pas pour moi, non, pour mes enfants qui organiseront tout ça. Suis vieux, tout l’monde me crois incapable. Ça a du bon, aussi. Faut dire qu’je joue bien l’jeu. Je leur proposerai de cuisiner des filets de truite à la grenobloise et leur demanderai s’ils peuvent faire des flans au chocolat pour les enfants. Il en reste toujours, comme ça pendant quelques jours j’en mange toujours un peu.


- La gourmandise est une belle qualité.

- Bien d'accord avec vous ! Mais tout l’monde s'inquiète de mon diabète. Oui, je sais, mon diabète n’aime pas ça. Mais je n’aime pas mon diabète. Alors je ne vois pas pourquoi je pourrai bien lui offrir des facilités. Y m’aime pas non plus, remarquez. Raison d’plus pour lui faire des pieds d’nez. J’oublie pas ceux dont la tête ne me revient pas.

- Alors, vous lui tenez tête !

Des souvenirs jaillissent. La route sous la maison. Les haies de troene. Des munitions à loisir, se cacher, canarder les voitures passantes de bigarrots résines. Liberté sauvage, forfaiture à petit prix. Cavalcades sous les engueulades. Rires fous et peurs mêlées.

- Exactement jeune homme, j’lui tiens tête. Après mon chocolat et mon pain beurré, vais dans le cellier pour sortir trois éclairs de leur plastique, j’les dépose dans l’réfrigérateur de la cuisine. C’est mon rituel.

Sourire sincère, attendrissement d’un fils.

- Ne me prenez pas pour un fou jeune homme ! Je ne perds pas la tête !

Éclair dans ces yeux, tonnerre dans sa voix. Comme une crissure sur le disque.

- Tant que vous avez bon pied, bon œil…


Surprise. Défensive, comme je peux. Montrer patte blanche.

- J’ai toute ma tête surtout !

Presque des sanglots. Fait une pause. Il s’apaise. Le laisser venir. Ne rien dire.

- Suis pas gâteux, je ne mange pas que des éclairs au chocolat. Y a les tablettes aussi. Je ne trouve plus de Meunier, ni de Cémoi, mais y a des Lindt, des Milka, des Nestlés, des Côt’d’or et pour les jours de fête le Valrhona d'en face. Un conseil, évitez le Galak. C'est pour les enfants. Moi, j’n’veux pas retomber en enfance. J'ai vu trop de mes amis régresser. Même si je n'aime pas, de temps en temps je leur en achète quand même à mes p’tits enfants pour leur la surprise dès fois qu’y m’rendent visite un samedi ou un dimanche. Faut les voir devant le Merveille du Monde !


Ce chocolat. La toile cirée, les petites dentelles. L’odeur humide de la cave. Les pommes de terre sans lumière. La buée sur les vitres et se laver au gant dans la cuisine. Bassine incommode. La chouette empaillée sur la commode. Les gonds qui grincent, les chats rappliquent. Joie simple, indélébile. Ma grand-mère. L’oncle, hagard. Absent. Courant alternatif. J’étais terrorisé. Ne savais plus que faire. Parfois violent. Je devenais le frère un jour, l’autre néant. Les pieds dans le ruisseau, précieux souvenirs aiguayés, eau claire ou trouble.

- Suis souvent au jardin. Il est joli. J’oublie jamais de l’arroser, même quand il pleut. Voyez, faut pas croire aux apparences, j’ai la tête sur les épaules. Pourtant... ils disent de plus en plus que... que non. Si j’laisse les légumes sur les pieds, c’est juste qu’je préfère le chocolat.


Tristesse silencieuse, passer de la joie à l’ombre. Le serveur passe. Jean sans forme, chemise odeur sueur. Il sifflote. Place de l’église, plus personne, seule une croix et ses pigeons. Il nettoie la table du vieux. Récolte un regard comme une flèche décochée.

- Fous l’camp toi !

Violente alerte. Son corps se crispe. Le mien aussi. Mon fusain stoppe, net. Le garçon de café, stoïque ne dit rien, repart, habitué, pacifique. Ombre noire, tache indélébile. Sous la surface, menace toute proche. Le rideau tombe, les marionnettes s’affolent. Blessé, le nez en sang. J’ai quinze ans. Un homme vient de me frapper. Il crie la même phrase. « Fous l’camp ! ». Il avait raison, juste punition donnée au petit chapardeur. Pris sur le vif. Bonne leçon. Retrouver ce refuge, l’allée terreuse des roses trémières. Honteux, ma mère soigne mes plaies. Mon père, juste prépare la flanquée. Silence réconfortant. A-t-il connu mes parents ? Sa gorge raclée, voici la rage effacée. Le voilà sourire..

- Vous connaissez la maison de repos ?J’ai pas aimé. Y avait pas toujours de chocolat au dessert. J’ai même eu droit à des filets de truite sauce meunière sans éclairs au chocolat. Suis allé voir le Monsieur qui s’occupe des cuisines et de l’administration. Dire qu’il porte le titre d’économe ! Un économe qui sait pas que l’on peut avoir gratis des éclairs au chocolat quand on achète des truites, parlez d’un économe ! Je sais pas c’qui mijote sous sa cambuse mais acheter des filets de truite sans éclair au chocolat s’est se faire prendre pour une flan. Il connaît pas Vanessa. Faudra que j’pense à dire à Vanessa de l’appeler. Vous connaissez Vanessa ?

- Je ne crois pas.

Envolée facétie, bienvenue mélancolie. Me voilà envahi. Je ne dessine plus, les traits se sont effilés. C’est fragile ces choses là, un virage et voilà la sortie.

- Son numéro est dans ma tête. Pas d’risque de perdre de bout de papier comme ça. Je lui l'ai donné son numéro à Monsieur l'économe. J’crois qu'il ne l'a jamais appelé. Et il dit qu'il est économe ! On m'a cloîtré là-bas sans raison valable, moi tout ce que j’voulais c’était passer mes après-midi ici, au bistrot. Quand les copains sont là, m'asseoir avec eux à la table. Voyez ? On a une bonne vue sur la place de l'église. Y a plus beaucoup de copain en ce moment, alors je m'installe en terrasse. Le serveur est un bon à rien, sait pas faire un cacao. D'habitude on s’laisse aller à parler de la diplomatie internationale, de la crise perpétuelle. Vous appelez ça perdre la tête ? Regarder la une de Paris Match, VSD, ou du Dauphiné et être capable d’en parler sans avoir rien lu de ces journaux ? Vous lisez les journaux ?

- L'équipe surtout.

- Ben nous c'est les journaux de FR3. La dernière fois, on a un peu rigolé du Pierre, rien de méchant, l’arrivait plus à se souvenir d’la femme d’Albert… enfin, moi non plus, mais j’ai fait comme si je savais, après tout les Grimaldi, c’est pas ma famille. j’lui ai fait croire que c’était la Bruni qu’était avec le Prince, qu’elle s’était séparée du p’tit, leur couple n’était pas de taille. Les grands de ce monde on eux aussi leurs petits soucis. Ah qu’est-ce qu’on a rit tous ensemble ! Quand on était jeune, on peut pas dire qu’on était des amis, mais l’âge ça apprend à s’connaître, sinon ben on finit seul. Même Ange y v’nait jouer avec nous. Z’avez vu la une du dernier Paris-Match ?

- Oh, je suppose qu’on y parle de Johnny…

Pas trop prendre de risque. Combien de jours de deuil à la mort de Johnny ? S’invite Cali. Combien pour d’Ormesson ? Mort à l’hameçon.

- Comment vous avez pas vu ? Le pape tout sourire !


De quoi parle-t-il ? A nouveau perdu.

- Enfin, vous savez bien qu’il est mort ?


- Oui, bien sur.

Toujours Johnny, en tête. Étoile des jeunes. Mais lesquels ?

- Ah, j’ai bien cru que vous ne saviez pas ! Y ont mis deux semaines à Paris pour titrer sur notre Pape disparu. Sont pas pressés ! Jean-Paul 1er est mort il y a deux semaines et ils viennent juste d'en faire leur une !! Qu’ils aillent au diable, foutus laïques !


- Jean-Paul... premier ?

Jean-Philippe Smet, Jean-Paul II, François premier. Un premier Jean-Paul ?

- Oui, le sourire de Dieu

Sobrement, signe de croix rapide pour bras engourdis.

- Mais, Jean-Paul II est mort depuis quelques années déjà !

Incompréhension majuscule. Ça tangue, je ne veux pas sombrer. Pourtant, j’ai mon manège qui tourne. L’église, le Mistral, les gosses sur la place, et ma table qui valse dur. Je ne veux pas comprendre.

- Mais enfin, vous vous moquez de moi ?! dans quel monde vivez-vous jeune homme ?! Jean-Paul II n’existe pas !

Courroucé, offensé. Choisir le retrait. Ne rien dire. Tristesse bête de somme. Elle s’abat, écrase, frappe fort. Plongeon trouble dans les abysses de l'âge.

- Bon, vous m'êtes sympathique, vous n'avez pas l'air bien au courant de ce qui s’ passe dans le monde, je vais vous montrer.

Au côté opposé de sa chaise, une vieille sacoche. Cuir strié par l’âge. Le voilà s’ébrouant, lent mouvement, saccadé de sa main vers la hanse. La voici ramenée, hésitante, sur ses genoux. Geste mal assuré, légers tremblements. Est-ce lui ? Moi ? Deux accroches, lever le rabat. La vieille main, veineuse et tâchée disparaît en son fond. J’en imagine l’odeur, poussière, cuir, humidité emprisonnée, fumée de cheminée.

Tour de magie, illusion factice, maintenant sur la table, vertige et petite folie. Une dizaine de magasines s’appuie contre la tasse de son chocolat. Paris-Match, Paris-Match, Paris-Match, Paris-Match, dix fois. Cap sur la fin soixante dix. Magazines périmés, souvenirs d’encre. Ça tangue fort dans ma tête. Dans la sienne aussi. Pas de Johnny, pas d’Emmanuel, ni de Brigitte, Nicolas et François, n’en parlons pas. Destitution d'une Miss Monde américaine, emportée par le scandale de photos peu recommandables. Yannick Noah, pas encore capitaine, simple soldat affirmant « non, le tennis ne peut être qu'un sport propre, le dopage mental n’existe pas ». Les prestidigitateurs, si. Les magazines s’éparpillent. Voilà celui qu’il cherchait. Il me montre. Un homme jovial vêtu de la tunique blanche des papes. Un inconnu. « Jean-Paul 1er, ses dernières photos au Vatican ».

Sourire forcé, rude tache pour mon handicap. Gêne puissance dix. J’ai peur. Météo nuageuse, visage instable. Comment rassurer ceux qui partent. Ceux qui restent sont des poids. Je suis un poids mort. Personne ne m’a jamais appris cela. La mort pas très loin.

- J’vois bien que vous êtes peiné. J’vous comprends. Ma Suzanne l'aime beaucoup aussi.

Ranger mon calepin, mon fusain. Tirer un trait. Me tirer. J’ai froid sous ce soleil de printemps. Prendre congés ? Pourquoi ? Rester, l’écouter divaguer ?

- Vous ai pas parlé de la Suzanne. Elle aimait beaucoup préparer des chocolats chauds. Vous savez ! Celui qui fait flotter les peaux de lait. Suzanne me l’préparait. Les journées étaient dures, longues surtout. Faire les deux huit, et passer le reste du temps à la ferme. Oh ! On était nombreux à faire ça dans la vallée ! Nos parcelles étaient trop petites. On n’avait pas la chance des vignerons d’en face. L’usine, c’était l’progrès ! Pourtant, je l’ai pas quittée ma terre. J’avais ma Suzanne, jamais elle aurait accepté qu’on la quitte. Savait l’faire l’cacao, doux et épais, un régal. Ça réchauffait. C’tait mon plaisir avant de quitter mon bleu pour chausser mes bottes. Suzanne, c’tait une belle épaisseur ! De la douceur sous sa face rude. Ah pour ça ! Elle savait y faire la Suzanne !

Une maman, la trentaine, passe devant le café. Une petite fille est assise dans la poussette. Elle dort paisiblement. Un garçon court en tout sens, effet de la fête votive, excitation de l’approche. Elle lui demande de se calmer, sinon pas de manège. Mais n'en faire qu'à sa tête, c’est bien plus enfantin. Je me vois courir comme un gosse, sur cette place. Plus tard, la même place. Mes parents sont là. Je porte le cercueil. Je pleurs ma douleur. Un oncle me dit, « pleure pas, t’es un homme ». Je veux voir papy. Papy est mort. Pas de fête joyeuse ce jour là. Pourtant nous l’avons fêté son départ. Vin rouge, caillette, saucisson, souvenirs, pleurs et rires. Toujours pas de serveur pour payer mon sirop.

- Mais elle a fini par perdre sa tête... Pas moi. Le chocolat prend soin de ma mémoire, je ne suis pas prêt à la perdre.

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