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Les silences coupables

Parfois, je me demande ce que je fais ici. Parfois, j'ai envie de pleurer. Un peu comme là, maintenant. Je pleure aussi. Mais pas maintenant. Je me suis sans doute trop mis en danger en choisissant ce job qui me fait perdre nombre de repères. Plus tard, et parfois aussi déjà, je me dirai, c'est bien tu as beaucoup appris. Je le dirai en étant intimement convaincu. Parce qu'on oublie vite. Je viens de lire quelques extraits de vie d'une femme masochiste. Elle raconte ce qu'elle a pu vivre et ressentir en peignant ses mots d'une belle tendresse. Oui, masochisme et tendresse. Cela me parle sans que je ne sache vraiment pourquoi, peut être pour les moments réellement partagés avec des personnes qui croisent notre chemin, s'y attardant ou pas.

Il est 2h13 du matin, ici. J'ai bien dormi jusqu'à minuit 45. Ensuite les pensées travail m'ont assiégées, cette tension dont je n'arrive pas suffisamment à me départir. Le ventre tendu, la boule au ventre et les pensées en boucle. Je ne fais pas du bon travail en ce moment. Je devrais dire que je fais parfois du mauvais travail, parce que d'autres fois ce n'est pas le cas, et c'est peut être souvent pas le cas. En tout cas, mes collègues du cabinet conseil me dorlottent, c'est plus difficile pour moi lorsque je travaille pour mon principal client du moment. C'est impossible d'apprendre un nouveau metier en deux temps trois mouvements. Et c'est ce qui cloche, pour moi, je n'arrive qu'avec difficultés à accepter que ce puisse être ainsi.

Je suis évidemment fragile en ce moment. Le 6 mars, j'ai conclu de notre trop rare discussion de couple que notre couple allait sur sa fin. Elle a conclu que notre couple était fini. J'ai failli ecrire, voilà où nous a mené ce bout du monde, mais non, ce n'est pas ça. C'est juste que nous le vivons ici alors que c'était écrit en bonne partie déjà depuis très longtemps. Cette fois, j'ai dit que je ne souhaitais pas abandonner cette part de moi qui me porte vers ces ailleurs que je vis parfois. Que cette sensualité, cette écriture, cette créativité, je ne pouvais pas la taire. Que c'était une part de moi. Je ne sais pas ce qu'elle comprend. Nous parlons trop peu pour cela. Je ne sais pas parler de cela avec elle. Je crois que cette fois, j'ai essayé de peindre cette toile, je l'ai peinte, je me suis peut-être rapprocher le plus loin possible de ce que je pouvais faire sur cette toile là. Ce soir, je me dis que l'image de la toile n'est pas la bonne, on n'est jamais dans la toile. Celle de l'atelier peinture en revanche est plus appropriée. J'ai peins. Le plus loin possible. Voilà.

J'ai débuté ce nouveau job 20 jours après cette discussion du 6 mars. Cela devait faire des années que cette discussion était là, à attendre. J'avais fait quelques tentatives. Peu courageux. Attendais je qu'elle le fasse en premier ? Un peu lâche. Elle ne l'a jamais fait et sa colère anflait, grondait silencieusement. Je le voyais, je le ressentais. Mais personne ne parlait. J'ai compris que mon fils, cette colère là il la vivait, elle le débordait. Et putain, je lui en ai voulu à elle de ne pas faire le nécéssaire pour la faire se barrer cette putain de colère dont j'étais la cause, la source. Là, j'ai envie de pleurer, encore. Putain, je lui en ai voulu de pas se bouger le cul pour lui, de refuser de voir la psychologue que j'emmène voir mon fils, tout cela parce qu'elle ne lui plaisait pas. Je lui en ai voulu de ne pas dire à sa fille qu'elle l'aimait, de le dire trop rarement. Tout ça, c'était et c'est toujours aussi de ma faute. Moi et mes ailleurs, moi et mes rêveries, mes amours, mes désirs parfois foutraques, toujours doux. Mon incapacité à résister au plaisir de plaire, de séduire, de faire battre mon cœur, de faire battre d'autres cœur.

Longtemps, non toujours en fait, je me sens insignifiant. Incapable de trouver la place, parfois y compris avec certains de mes amis. Il peut m'arriver de perdre tout relief, souvent. Il peut m'arriver de rayonner, aussi. Avec mes amis, ceux que je connais depuis le lycée, avec ma famille, je suis souvent sans relief. Il y a deux semaines, j'ai beaucoup pleuré suite à une engueulade avec un ami de 25 ans. Cette fois je n'ai pas voulu lacher, je n'ai pas voulu ceder du terrain. Pourtant l'émotion m'a submergeait et je suis redevenu cet enfant paralysé par ses émotions. Cet ailleurs et ses précédents m'ont sans doute permis de vivre ces émotions sans en être paralysé. Où plutot de partager les émotions qui étaient en moi sans chercher à m'en cacher. Je comprends maintenant que je suis bien plus capable de parler du sensible que de politique, de démarche artistique que d'economie, de la beauté du monde que du fait divers ou du mariage princier. Ah, je peux aussi parler sport, je lis beaucoup l'équipe, pourtant c'est nul. Je comprends que dans ces discussions, je ne suis jamais totalement à mon aise, d'autant plus quand les personnes se prennent au sérieux.

J'ai perdu en venant ici une profondeur d'âme. Elle me manque cette profondeur d'âme. Cette profondeur d'âme, du moins celle qui la permettait, (et oui, toujours une femme), se surnomme Sally. Son vrai prenom est le même que celle avec je partage ma vie depuis 19 ans. Je crois que ce que je dis n'est pas tout à fait juste. Nous nous sommes croisés une année durant. Elle est plutot silencieuse. Et je ne vivais donc pas cette profondeur d'âme pleinement, c'était des temps en pointillé où les silences disaient plus que les présences. Et cette profondeur se retrouvait aussi dans ces silences, ces absences comme ses présences. Voilà, c'était bon et bien. Avant notre départ pour la nouvelle Calédonie, notre avant dernier rendez-vous nous nous sommes vus en ville. Je n'ai pas cherché a me cacher. Nous avons fleurté doucement. C'était beau et doux. Elle avait rendez vous avec une de ses amies, elle a repoussé son rendez-vous d'une heure et j'ai fini par l'accompagner à la rencontre de son amie. Il y a un an. Ce soir là, je rayonnais. J'étais bien, bavard, heureux, plein de bonheur d'être et de profondeur d'âme même superficielle. Sally, Céline est mariée, son couple étant plus libre que le mien. Son amie par contre ne savait rien de tout cela. Cette dernière a insisté pour que je dîne avec elles. C'était simple. Céline a posé sa main sur mon cul alors que je dissertais sur l'église cachée dans la cathédrale. J'aurais aimé que cela dure longtemps. Je crois qu'elle aussi. C'est dans ce je crois que le charme de ce que j'éprouve pour elle vit aussi.

Au final, cette nuit en écrivant, en vous écrivant, je me dis que j'ai rencontré deux Céline. Chacune des deux est silencieuse. L'une est joyeuse et triste parfois, l'autre est plus souvent triste que joyeuse, et cela existait avant que je ne la rencontre. Deux silences, un que j'apprecie parce qu'il ne rend pas la parole impossible, parce qu'il permet les confidences et l'émotion. L'autre que je n'ai jamais apprécié parce qu'il était mutisme et impossibilité d'échange sans jamais, ou trop rarement, que je ne parvienne à le rompre. Pourtant depuis le 6 mars, je l'ai rompu. Je le romps. Nous parlons un peu, toujours à mon initiative, mais je prends trop rarement cette initiative. Je dois attendre que la tension monte en moi pour trouver le courage de parler. Et nous ne parlons pas beaucoup.

En octobre nous partirons avec les enfants 18 jours en Australie. Je voulais voir la Tasmanie, voir Hobart, ce bout du monde pour l'Antarctique. Je sais que ce n'est pas nécessairement un lieu qui lui plaira. Mais elle a dit, tu as envie d'y aller, nous y allons. Il y aura aussi Sydney et Melbourne. Voilà à quoi sert mon petit salaire. Voilace que permet la boule au ventre. Sauf que j'aimerais bien trouver le moyen, pour le même job de ne plus avoir la boule au ventre au beau milieu de la nuit et l'insomnie qui va avec.

Finirons nous par nous séparer réellement ? En tout cas, nous avons décidé que ce ne serait pas ici en Nouvelle Calédonie. Chloé vient de se lever. Elle m'a trouvé sur le canapé. Nous venons de parler un peu, et la voilà se recouchant. Les enfants, le bel appartement, notre vie sociale, se séparer c'est aussi changer une partie de cela. Sans doute des excuses pour ne pas se jeter dans quelque chose que nous ne connaissons pas. Pour Céline, elle pourrait arriver à vivre comme nous vivons en ce moment. Il est vrai que sa colère est partie avec cette discussion. Moi la tristesse s'est installée un peu. Baptiste va mieux, sa colère s'est aussi très nettement atténuée. Il aura fallu 2 ans, s'expatrier au bout du monde, m'occuper des enfants pendant 9 mois dont deux mois de grandes vacances à temps plein et la visite d'une psychologue pour comprendre que sa colère c'était nous, moi son père, elle sa mère. Mes parents ont ils seulement compris ce qui s'est joué entre nous eux et moi ? Sans doute oui, mais nous n'en parlons pas. Cette putain de parole qu'il est impossible d'avoir. C'est comme ça que nos familles se sont construites. Que la nôtre se construit sans doute aussi un peu.

Parfois, je me dis qu'il suffirait que je vienne me blottir tous les soirs contre Céline pour que nous puissions oublié les mois passés. Ce serait faire semblant d'oublier, obtenir un consentement silencieux pour poursuivre tel que nous le faisions depuis des années. Jamais totalement dupe, mais trop lâche pour aborder les vraies questions. Ce serait si simple. Mais je ne veux plus me rendre coupable de ce que je fais, vis et vibre. Céline m'a dit en mars, alors tu choisis de vivre ça plutôt que de vivre pour ta famille. En fait, je ne choisis pas de vivre ça. Que voulait dire ce ça. Personne ne m'attends pour une autre histoire. Je n'ai pas envie de vivre la vie d'un libertin professionnel. J'ai juste envie de ne pas avoir honte de ce que je vis, juste envie de vivre simplement ce qui est à vivre. C'est ce besoin de cohérence qui m'a fait passer de mes précédents blog vers celui ci, la nécessité pour moi d'être ici comme ailleurs, ici et ailleurs. Cette même nécessité impérative qui m'a fait à chaque fois déclencher consciemment ce mois de mars la discussion que nous évitions depuis tant d'années. Le même besoin de cohérence qui se faisait bouffer par une culpabilité masochiste et qui s'exprimait inconsciemment dans nombre des actes manqués passés qui ont déclenché dans notre vie de couple tous ces séismes à répétition sans jamais parvenir à sortir du chemin trop étroit que nous avions construit. Cette même cohérence qui aujourd'hui me laisse entendre qu'il faudra trouver le courage de tourner pleinement cette page un jour. Cela prendra peut être des années, ce serait sans doute mieux si je/nous trouvions le courage de ne pas reproduire sans cesse nos mêmes silences coupables.


  • Je referme cette page de journal intime. 3h30. Cela m'a fait du bien d'écrire ces mots là. Même si je reste triste un peu, fragile sans doute encore pour de longs mois. J'ai oublié de vous dire que dans un an et un mois nous serons rentrés en métropole. C'est long un an et un mois quand on a envie de rentrer. Pourtant il y a pleins de beaux moments vécus ici. C'est une belle expérience de vie. Certains diront que nous avions besoin de cela pour trouver une sortie. C'est sans doute une part de verite, bien que tout à fait parcellaire.

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