mardi 8 avril 2014

L'attente est nôtre


L'âge donne l'avantage du temps. Plus celui-ci s'écoule, plus le sable fin passe la taille du sablier et plus chacun de ces grains en vient à être décomposé, disséqué, démultiplié. Avec quel surcroît d'attention attend-on le dernier grain qui viendra achever la pyramide? Plus celle-ci aura pris son temps et plus son achèvement sera attendu avec émotion. Voilà des années que je t'écris Karine, des années et pourtant je ne sais que trop peu de choses à mon goût. Peut-on connaître une inconnue alors que l'on ne connaît toujours que trop peu ceux qui nous entourent ? Puis-je te connaître alors que je ne me connais pas suffisamment moi-même. J'attends. J'apprends. J'apprends et le temps est mon compagnon. Les puzzles sont affaires de patience et sans doute de méthode. Se presser reviendrait à terminer l'assemblage de milliers de pièces en une trop petite volée de minutes. Quel en serait le plaisir ? Celui d'aller plus vite que tous les autres ? Un plaisir qui se love dans la condition orgueilleuse des hommes. Plus vite qu'un tel, mieux qu'un autre, le seul à avoir franchi la barre des... Et après ? Les corps s'usent et la victoire d'un jour deviendra le miroir de la mort, celui de la décrépitude et de l'impossibilité à à nouveau éprouver le plaisir vécu ce jour de jeunesse bénie où l'ambition nous hisse au sommet de tous les autres. D'ici je vous domine tous. D'ici je suis votre maître à tous. Sauf que le sommet s'écroulera et que de domination il ne restera que le vague souvenir d'une saveur presque totalement effacée. Alors ce temps où rien ne se passe je le chéris parmi tous les temps. Il n'est pas un temps tyrannique, il n'oblige à rien. Au contraire il invite à se laisser rêver doucement, il se laisse faire, il se laisse conjuguer, il se laisse cheminer comme l'on marche sans autre but que d'être présent dans cet instant présent. Ainsi le temps est l'époux de l'imagination fertile. Voilà ce que j'aime à penser lorsque je retrace les années et la distance qui nous ont toujours séparé. Nos vies connaissent tout de l'autre sans jamais s'être croisées un seul instant.

Entre nous, ce lien si particulier, une correspondance intime. Parfois je me sens un peu comme cet adolescent que j'étais lorsque les jours de grandes vacances je guettais le passage de la camionnette jaune du facteur. Elle passait vers onze heures, et quoi que je fasse, sans le vouloir, sans penser, je me trouvais toujours à cette heure derrière le store de la cuisine à regarder par la porte fenêtre, par delà la barrière. Espérant qu'il puisse y déposer un pli, une petite lettre à mon intention. Il pouvait s'agir de Karen, d'Aude, d'Aline, d'Anne. Je n'attendais pas que la camionnette soit sortie du lotissement, elle n'avait en général pas le temps d’entamer le tour du rond point qui la mènerait à passer une nouvelle fois devant notre boîte aux lettres, que j'étais moi-même déjà passé relever le courrier du jour. Parfois, il n'y avait rien et les journées prenaient la tournure des jours trop longs. Parfois il y avait Karen, Aude, Aline ou Anne. Alors mes journées prenaient la teinte chamarrée des mondes imaginés. L'état de mon être oscillait entre l'irrésistible envie de décacheter l'enveloppe pour y voir jaillir les mots, et le désir de prendre ce temps si cher et si précieux, ce temps pour regarder au travers de l'enveloppe ce qui pouvait s'y cacher sans jamais parvenir à le savoir. Je ne résistais pas longtemps, les indices que m'offrirait l'enveloppe viendraient après, après la lecture des mots. Je lisais puis relisais les écritures féminines et encore enfantines à plusieurs reprises. Je ne saurai dire combien de fois, c'était un peu comme si j'essayais de comprendre et ressentir les sentiments ou les émotions qui avaient pu guider ces mains de jeunes filles à m'écrire. C'était plonger au plus profond du papier pour parvenir à en déceler le grain, l'épaisseur, la rugosité ou la douceur, le parfum, la trace laissée parfois par la pulpe des doigts d'Aline lorsque celle-ci à partir d'une publicité de magazine aux photos pleines de rêves en faisait une enveloppe unique, la marque sédimentée de l'encre bleu turquoise, violette ou marine presque noire.
 
Aujourd'hui, je parviens parfois à retrouver cette nature contemplative et je tâche de rassembler sous ma langue toutes les couleurs de la plume qui nous fera partager l'un et l'autre le ressenti de nos réalités comme de nos projections imaginaires. Je me prépare à glisser sous ma langue un grain de raisin. Le laisser d'abord ainsi immobile récolter la salive et me donner une impression fugace du goût sucré qu'il devrait sans doute m'offrir d'ici peu. Le faire remonter cette fois sur la langue et le faire rouler en ma bouche, l'invitant à laisser couler par le minuscule trou créé par le détachement du grain de la grappe un peu de son jus, le remonter contre le palais et le presser progressivement pour que, sous la pression, il se répande sur ma langue attentive, jusqu'à sentir le relief des pépins. Les immobiliser sous la langue pour pouvoir cette fois placer ce qu'il reste du grain sous la dent qui viendra le mâcher et le réduire à une peau épargnée de sa chair. Cette peau je peux rêver que c'est la tienne, cette chair pourrait être la mienne. Le temps permet aux saveurs de se développer, au vin de trouver sa maturité, aux hommes et aux femmes de se découvrir lentement et par delà la distance ou les prisons, l'esprit est libre de vagabonder sur les terres de son choix, libre de créer les rencontres improbables. Alors je vagabonde à l'instant en un autre temps et un autre lieu.

Voilà des années que nous espérons ce moment. L'avons nous d'ailleurs réellement jamais imaginé ? Oui, nous l'avons écrit et vécu à tant de reprises par écran interposé, par lettres et par mots, dans des situations bien réelles. Moi dans ce train, avec tes mots sulfureux cachés en ma poche, si proche de mon sexe qui plus tard serait serti par mes mains comme s'il s'agissait de tes lèvres. Sous les cieux agités de nos nuits parallèles séparées de six heures indélébiles et pourtant sans impact sur l'unisson de nos plaisirs. Sous mes doigts écartant la corolle de mes chairs, recherchant à la rendre béante juste pour que ton regard s'y perde et s'y noie. Sur tes seins malmenés et ton sexe avide, toi ma jouisseuse, ma joueuse. Sous des mots de garce m'habillant chaudement pour déshabiller toute inhibition. Ce n'était pas que des mots, mais toi et moi ne pouvions rien faire contre cet océan. Alors nous nous en accommodions, c'était ainsi et c'était bien ainsi. La distance comme le temps peuvent être pour ceux qui savent vivre leurs imaginaires des alliés précieux que l'on caresse et choie pour les rêves multiples qu'ils nous permettent de vivre. Le temps a passé, je me suis mis un jour à imaginer comment réduire cet océan à presque rien. Presque rien, nous y sommes parvenus, désormais il n'y a presque rien qui séparent nos baisers, et pourtant ce presque rien est aussi presque tout. Combien de temps nous a-t-il fallu pour construire habilement notre rencontre sans rien ne cacher à ceux qui partagent notre vie ? Ton mari. Mon épouse. Nos filles. Quel curieux voyage leur offrons nous en ayant l'un et l'autre convaincu nos essentiels que nous pourrions peut-être échanger nos logements pour deux semaines de vacances et un peu plus. Il a fallu que cela paraisse naturel, puis il a fallu que tu proposes cette étrange destination vers les Alpes alors que tout premier voyage en France aurait du logiquement se passer en terre parisienne. Mais il est vrai, que pour vous les distances sont relatives. Nous, nous avons choisi Québec. Nous nous sommes vite trouvés toi et moi, évidemment. Tout était en place, nos conjoints, bien qu'inquiets à l'idée de laisser leur chez-eux à des inconnus sympathiques, étaient d'accord pour ces beaux voyages à moindre frais. Et voilà que vous êtes là, que nous sommes là pour une journée et une nuit, le temps de faire connaissance, le temps que nous prenions cette fois le départ de notre côté pour nous rendre chez vous.
 
Je te retrouverai d'ici deux semaines chez toi, dans ton quotidien, dans cette maison qu'il me semble connaître sans jamais l'avoir vue. Le transat où tu venais t'allonger sous le soleil caressant d'un automne encore presque estival, nue sous ta couverture bleue, les mains partant à l'exploration de ton sexe, goûtant à ton miel, accompagnée de pensées qui m'invitaient à te fouiller, te lécher, te cajoler longuement jusqu'à parvenir à te faire basculer dans mes petites décadences. Le sous sol où ton mari bricolais un jour et où débordante du désir que j'avais semé sous ta peau tu venais te défaire de tes derniers vêtements pour qu'il te baise sauvagement. Ce canapé où l'un de tes anciens élèves est venu un jour glisser sa main sur tes seins, hésitant au départ puis cédant à ton « on joue ? » et ton regard qui ne devait rien cacher de ta gourmandise sensuelle. Voyait-il cette lubricité naturelle et féline que cachait ta petite phrase. Était-il jeune homme à comprendre cela ? Ton lit où tant de fois tu as jouis sous mes mots alors que je débutais ma pause déjeuner et que le soleil se levait à peine sous tes cieux. Ces draps que tu as souillé de ta pisse en te laissant envahir d'un plaisir infini à te laisser répandre par le corps ce que je répandais en ton esprit par mes mots brûlants et mes caresses invisibles à quiconque, sauf à toi et à moi. Vois-tu comme déjà je me délecte de découvrir cette fois de mes yeux l'emplacement des meubles qui ont épousé tes plaisirs, des objets qui ont absorbé tes cris de jouissance, le parfum de tes draps qui ont nimbé mes propres rêves et qui ont été tant de fois froissés par tes doigts refermés rudement sur le tissu, tirant la toile pour te permettre d'être tout à fait emportée dans ton univers intime, délicieusement délictueux. J'ai hâte de te découvrir, même en sachant ton absence, j'ai hâte de vivre ce que tu vis depuis que je suis venu vous chercher à l'aéroport. Je n'ai pas eu l'occasion de te questionner, mais as-tu reconnu cette montagne que j'avais prise en photo un soir en rentrant chez moi alors que je conduisais sur l'autoroute ? Qu'importe, tous ces paysages tu vas enfin avoir l'occasion de les voir et de les ressentir.

Dors-tu ? Parviens-tu à dormir ? Moi je ne peux pas, cela m'est impossible de savoir que tu es allongée dans mon lit. J'ai vu en venant vous souhaiter bonne nuit, et vous demander une dernière fois si vous n'aviez besoin de rien, que tu avais choisi de dormir de mon côté. Ton corps épouse donc à l'instant l'empreinte de mes formes imprimées grâce au temps dans le latex du matelas. J'en ai été troublé au point d'être submergé par l'envie de venir poser ma main dans tes cheveux bruns, au point d'être poussé à venir ôté lentement tes lunettes pour retenir le flot des baisers que mon corps voulait te donner. Mathieu a du me trouver étrange, sans doute s'est-il dit que j'étais un peu gêné de venir vous déranger dans cette chambre que nous prêtions à votre intimité. Il ne savait pas à quel point j'avais envie de t'embrasser, de savourer tes lèvres roses, d'écarter tes vêtements pour caresser le blanc de cette peau tant de fois découverte par les photos que tu m'adressais. Depuis que vous êtes ici, j'ai cherché par tous les moyens à me retrouver seul avec toi, juste pour t'embrasser, juste pour te baiser de mes lèvres, juste pour te faire sentir l'ouragan qui couve depuis des semaines à l'idée de ta venue, pour faire éclater l'orage en espérant que le prochain et les suivants soient toujours plus dantesques. Si nous étions parvenus à ce tête à tête comme nous avons failli y parvenir avant que nos filles ne réclament à nous accompagner à la boulangerie de la rue d'à côté, que serait-il arrivé ? Serions-nous jamais parvenu à destination ? Nous-serions nous envolé à jamais vers nos mondes rêvés ? Aurais-je su retenir mon désir en un seul baiser volé ? Aurais-je su résister à la langueur de ton cœur, à ta langue inquisitrice, à ton souffle morcelé, à ton cœur en chamade comme au brasier de ton regard fiévreux ? Non. Je le sais. Y céder aurait été la seule voie. Et après, nous nous serions cachés dans le premier hall d'immeuble, dans le premier renfoncement de la rue, dans la haie qui longe la rue pour que je puisse te baiser comme depuis si longtemps je l'imagine, mes lèvres collées contre ta joue, ma main posée sur ta gorge, mes hanches ensorcelées par la transe augmentée des années qui ont fait de nous ces amants de papier ? Je n'ai pu que tenir ta main alors que nos filles couraient devant nous et déjà j'ai manqué chancelé tellement ce contact me semblait être le summum de l'érotisme possible. Nos regards n'ont cessé de se dévorer, nous laissant l'un et l'autre imaginer ce qui se produirait si nous n'étions que tous les deux.

Nous ne pouvons rien faire de tout cela, et c'est ce qui fait pour moi toute l'authenticité de ce que nous vivons. L'impossible est notre ami. Il nous protège et nous encense. Il nous rend beaux et uniques. Cela n'a aucun sens pour celui qui n'est ni toi, ni moi. Cela est une évidence pour toi et moi. Demain matin, nous savons que nos mains entreprendrons le chemin de nos jouissances onanistes. Demain matin, je jouirai sous tes lèvres gourmandes et insatiables. Demain matin, tu jouiras de ma queue fichée en ta bouche, en ton cul et ton calice. Demain matin, je m'échaufferai par tes doigts égarés et fichés en mon corps. Demain matin, je mordrai la peau de ton cou et y graverai la marque de mon désir. Demain matin, nous céderons l'un et l'autre à nos étreintes imaginaires. Cette fois, il n'y aura plus un océan entre toi et moi, seulement une cloison qui séparera nos visages, je me tournerai sur le ventre, et regarderai vers la tête de lit de la chambre d'ami, je dépasserai cette réalité pour venir chuchoter à tes oreilles ton prénom, je te décrirai ce que je fais et choisirai de te vouvoyer, vous invitant à imaginer quelques obscénités décadentes, vous poussant à dépasser ce qui reste encore à dépasser tant nous nous connaissons bien lorsque nous jouissons sans contrainte de nos corps respectifs. J'ai beau connaître si peu de ta personne, je connais tous tes méandres plaisirs, chaque mécanique reptilienne de ton univers intime et sensuel.


9 commentaires:

  1. Que c'est beau... Je me suis laissée transporter par votre imaginaire.
    J'aimerais presque me noyer en vous.

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    1. De vous à moi, cela me fait plaisir de te lire ici, cela faisait longtemps que vous n'aviez pas laissé quelques petits mots.
      Ainsi vous aimeriez presque vous noyer ? Presque dis-tu ? seulement presque ?

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  2. Presque? Oui, car la nuance se trouve dans ton texte, au delà de l'imaginaire.
    Entre tutoiement et vouvoiement... C'est excitant.

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    1. Comme toi, je trouve que savoir manier l'un et l'autre peut apporter un petit plus. Je me souviens d'une phrase que je voulais chuchoter à son oreille. C'était un "tu" alors que je la vouvoyais. Elle aurait été assise au centre d'un vaste hall, quelques minutes avant le spectacle, un "tu" glisser à l'oreille, une rupture dans la distance, où après avoir pris le temps de la guider au fil des heures avec sensibilité et élégance, subitement le "tu" imposait une phrase sans détour, brute d'un désir impératif, presque vulgaire.

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  3. Je suis envoutée par vos mots, par la belle histoire que vous racontez, cette tranche de vie aussi excitante que tendre. Merci pour ça...

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    1. Merci à vous d'avoir su vous laisser envouter.

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  4. C'est magnifique, doux,fluide et excitant.
    Vos mots parlent si bien d'une morceau de ma vie. En plus !

    ( Et le bidouillage entre le tu et le vous, ça aussi, combien de fois...)

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  5. Il faudra que tu nous raconte ce morceau de ta vie.

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