jeudi 7 octobre 2010

L'enfant des sortilèges


Ce territoire c’est le mien, le mien depuis des siècles durant. Je n’ai pas toujours était sage. J’en ai voulu longtemps et souvent aux hommes. C’étaient il y a si longtemps qu’il me faut faire aujourd’hui un effort pour me souvenir. Ils m’avaient ôté la vie, moi qui n’avait rien choisi, moi qui n’avait fait que grandir comme une herbe folle. Ma grand-mère m’avait élevé, d’ailleurs je n’étais fille de rien. Fille de rien puisque née de personne, abandonnée au pied d’une souche morte. Ma Mée était passée par là. Déjà vieille de longues décennies à regarder les hommes de loin. Elle vivait à l’écart du village, ne les côtoyaient qu’à de très rares exceptions, jours de marché, jours de foire dans le grand bourg pas très loin. Lorsque nous rentrions de ces agitations humaines, nous faisions halte sur les grandes pierres, elles formaient là un grand siège où nous pouvions adosser nos corps fatigués par l'agitation des hommes. Ma Mée me fredonnait des chansons qui contaient l'histoire des temps anciens où les hommes et le règne de toutes les vies ne faisaient qu'un. Ces hommes avaient aimés ces bois.
J'étais bien, contre elle, contre ces pierres chaudes. Nous vivions du produit de nos mains, des quelques légumes plantés ça et là dans les quelques clairières de la forêt où nous avions trouvé refuge. Moi contre son sein, elle contre les saints des autres. Lorsqu’il nous fallait acheter quelque chose, un tissu épais pour traverser les rigueurs de l’hiver glacial des terres froides ou encore une pièce de cuir travaillée, nous cherchions à vendre quelques petites choses dans le grand bourg, écrevisses, grenouilles, faisans piégés, cailles ou grives, juste de quoi subsister et traverser le vent froid et le brouillard massif qui gèleraient nos os. Nous craignions les loups surtout à cette époque. S’ils étaient comme nous, des membres d’une même famille subsistant des richesses de notre forêt, ils se transformaient lorsque l’hiver devenait stérile, ils ne nous craignaient plus, s’approchaient toujours plus, prêts à profiter d’une faiblesse, d’une faille que nous pourrions leur dévoiler. Nous avions peur des lunes rousses, ces nuits où la folie s’empare des animaux, où le sang leur monte à la tête, où il faut du sang pour assécher la faim et la soif de vie.
C’est une de ces lunes qui nous a vu nous éteindre. Ma Mée et moi avions baissé la garde, pas contre ces loups là, contre d'autres loups, contre les hommes qui nous ont surpris un jour cherchant dans les fossés quelques grenouilles à cajoler. Nous avions souvent entendu des rumeurs à notre approche, des regards de biais, comme une réprobation murmurée, une haine tapie dans l'ombre des âmes, surtout lorsque des femmes nous croisaient. Ces femmes là n’étaient pas meilleures que nous, elles vivaient juste au village. Pas nous. Quant aux hommes, leurs regards me souillaient, me salissaient, je ne connaissais rien du serpent qui sifflent à leurs oreilles, mais je voyais dans la fièvre qui enrayait leurs yeux que j’étais gibier. Gibier à traquer, à retrousser, gibier à pendre par les miches, gibier à foutre. Alors ce jour là, nous avons été prises sous la foule, la meute des loups civilisés. Non loin au château, dans les près, quelques bêtes avaient disparu, des moutons prélevés par la nature pour nourrir le règne animal. Ils les avaient cherchés.
Ils avaient trouvé proche de notre cabane quelques filets de laine laissés là par les bêtes. Coupables. Nous étions coupables. Il leur fallait une pâture, des vies à malmener pour exulter leurs vices et leur désir de mort, faire la foire comme au solstice d'hiver, comme à leur fête des saints. Coupables désignés. Rossons les ces sorcières ! A l'écartelle ! Sorcières ! Putains ! Elles mangent nos moutons ! Elles engloutissent nos nouveaux nés ! Mauvais oeil ! Sorcières ! Sorcières ! Pendons-les ! Charognes, pire que cela ils étaient, pire que cela, ils nous traitaient. Notre vie n'a été qu'une brindille, même pas l'honneur d'un feu de paille pour réchauffer nos cœurs glacés par leur vilainie. Une corde pour deux. Ma Mée d'abord. J'aurais voulu arracher mes yeux pour ne rien voir. Moi ensuite. Le grand arbre au dessus des combes. Et la messe était dite.
C'était il y a des siècles et le pauvre arbre en est mort. Les promeneurs le voient encore lorsqu'ils s'aventurent dans la partie sombre de la forêt. Il est immense, blanc, esseulé dans un pré au dessus du ruisseau et du dévers. Le soleil l'illumine et le caresse, en vain, il ne reprendra jamais vie, ma haine des hommes l'aura détruit, brulé jusqu'à la sève, à jamais. Mes excuses à toi qui ne peut plus m'entendre. De là, je me suis répandue dans la combe, j'ai franchi le ruisseau, gravi le dévers, arpenté les bois, inviter les ronces à investir la place. Les oiseaux m'ont fuit longtemps, j'avais trop de bile, trop de haine à crier, trop d'acide à suppurer. La forêt est devenue mon cœur, le prolongement de ma mort d'abord, un marécage à l'haleine fétide et putride, un humus où seules des limaces rouges s'épanchaient par milliers, partout, comme des larmes sanguines. Les hommes ne sont pas revenus pendant des siècles, les animaux ont mis longtemps avant de sentir ma blessure monstrueuse apaisée par le néant des années. Ils sont revenus, pas à pas. Ne pénétrant jamais plus que de raison, prudent devant le manteau glacial dont je m'étais habillée. Hiver, printemps, été, automne, aucune saison ne m'attendrissait, je pleurais ma Mée, je pleurais les vies que ces bêtes immondes et insensées avaient ôtées. Pourquoi ? Juste parce que nous n'étions pas leur reflet.
J'ai mis du temps à essouffler ma haine, un temps qui n'est pas à l'échelle d'une vie, le temps des sortilèges.  Je suis devenue enfant des sortilèges. Enfant terrible qui ne veut plus enfanter sa haine, seulement vivre en paix, seule. J'ai enfin posé mon cœur et délaissé le manteau des ombres. Voilà quelques décennies que les hommes reviennent. Je les observe silencieusement. Ni bienveillante, ni malveillante. Ils foulent mon corps, mes ramifications qui partent du cœur des eaux pour remonter les cours et suivre les dévals. Les racines sont mon labyrinthe, les marais mes pleurs qu'il m'arrive de verser encore les nuits de solstice, les arbres ma chevelure aux couleurs changeantes selon la saison, l'humus ma peau qui respire, les fleurs mes yeux joyeux, les glands mon regard triste. Je ne suis pas encore totalement guérie, la combe garde l'empreinte de ma mort et de ma haine, mais les choses sont moins perceptibles, sur le fil de la crête commence une joie sereine qui s'éparpille dans les champs comme des puits de lumière pour s'échouer dans le lac où flottent des nymphéas échappés de mes rêves de douceur. C'est là que vit mon âme. J'y ai trouvé la paix, des rivages sereins et des amies libellules.
Les hommes reviennent, mais surtout des femmes. Je ne comprends pas leur vie. Ils viennent ici pour chercher ce qui n'existe pas. Certains ne voient rien, une forêt comme une autre. Mais ils sont nombreux ceux qui viennent chercher ici une magie que je ne leur donnerait jamais, que je ne peux leur donner. Elle n'existe pas. Beaucoup de femme, de plus en plus. Je ne veux pas de ces gens là, je veux rester seule avec mes libellules et les poissons qui chatouillent mon ventre dans le fond des limons. J'en vois serrer des arbres, aux thébaïdes comme si un rituel se transmettait entre toutes ces personnes indistinctes. Ils s'assoient sur ma pierre, disent sentir une onde. Je n'aime pas leur proximité, ils cherchent une guérison à leur mal. Je ne veux pas les guérir, alors je leur fait croire que leur rédemption se trouve dans les bois, or ce sont les bois qui sont le plus marqués par la blessure qu'ils m'ont fait le jour où j'ai vu ma Mée partir. Pour eux, tout cela est amour, paix, sérénité, les hommes sont sourds à la nature des choses, ils croient savoir, ils ne savent rien. Chouettes désorientées, imbues d'elles même, coupées de ce qui vit en toute chose. Mes fausses pistes marchent, ils passent et se perdent sous les bois, croient voir et ne voient rien.
Ils sont rares ceux qui viennent sans préconçus, sans vouloir trouver une force qui n'est que moi. Ils sont rares. Hier ils étaient deux. Un homme et une femme. Ils sont venus doucement, presque à pas feutrés. Ils parlaient de leurs vies, de leurs proches, de leurs blessures, de leurs joies. Ils ne me cherchaient pas moi. Ils s'étaient trouvés eux. Devant la pierre, j'ai senti un voile, un flou, j'étais dans son regard à elle. Ils n'ont pas fait comme tous ces hommes, ils ne se sont pas assis sur ma pierre. Ils n'ont fait que la regarder et j'ai vu au travers des yeux de la petite femme, une veille dame et une toute jeune fille habillées de guêtres, essoufflées par l'effort de la montée, mon passé. Ils ont poursuivi leur chemin. Ils ne connaissaient pas le chemin, elle aucunement, lui le devinait. Je l'avais vu lui de nombreux jours avant. Il était venu par un autre chemin avec une petite fille sur le dos. Ils s'étaient arrêtés au bord du lac et avaient contemplé mon cœur. La petite s'était tue, il n'y avait entre eux et moi plus un son pour nous séparer. Lorsqu'il a repris son chemin, la petite fille m'a adressé un geste qui voulait dire au revoir. Cette fois, il était revenu avec une femme, toute petite femme. Elle est arrivée à mon approche et m'a contemplé comme on regarde des rêves doux, un regard juste.
Ils sont venus tout prêt. Il l'a guidé une fois de plus vers un lieu que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais foulé. Il lui tenait la main, la devançait légèrement pour lui ouvrir le pas, se mettait à ses côtés pour compenser le dévers, prêt à prévenir une chute. Sa démarche n'étaient pas celle de tous. Elle boitait, je voyais que son corps n'avait pas l'habitude de marcher, son souffle était court, mais plus que son souffle c'est son bien être que je percevais. Ils n'étaient pas venu pour me chercher, pour me toucher, pour me pister comme une force dont on veut à tout prix prendre sa part. Ils n'étaient là que pour eux. Ils étaient là depuis longtemps en esprit. Ils se sont installés près du ponton, ont disposé une grande pièce de tissu ocre rouge et s'y sont allongés après avoir ôté leurs chausses.
Je lu sur les lèvres de cet homme la simplicité d'un désir qui était le leur, une désir partagé, une douce invitation. "J'ai envie de te faire l'amour, maintenant". C'était tout en douceur. Je ne connais qu'un égal à ces mots entendus pour la première fois, celle du chant des oiseaux à la saison des amours. Il l'a déshabillée, vêtement par vêtement, des gestes tendres et lents. J'ai découvert son buste et la naissance de son désir de mes eaux aux siennes, la naissance jaillissante d'un animal de légende, sa licorne à elle, celle qui boit à ma source aux matinales des belles journées d'été. J'ai craint qu'ils ne sentent ma présence, je me suis faite silencieuse, il n'y avait autour du lac et dans les bois que le bruit de leurs baisers, de leurs lèvres unies, de leur souffle court. Ils étaient nus tous les deux, elle était allongée sur mes berges, je sentais son corps frémir contre ma peau et je me suis vu dans son corps, observant le sourire si doux de cet homme, son auréole formée par le soleil qui perçait au travers des feuillages et le bleu du ciel virginal.
C'était la première fois qu'ils faisaient l'amour ainsi nus, complètement nus, sans aucun filet ni protection. Ils m'ont fait cette offrande là, si belle pour moi qui me suis sentie vivre à l'unisson de leurs êtres. Son plaisir l'a rapidement submergée et la vague s'est répercutée en elle comme une écume qui prend toute sa place et s'infiltre dans le sable pour l'humidifier en profondeur. J'ai aimé leurs soupirs, leurs sourires, leurs yeux épris l'un de l'autre. Imperceptiblement je commençais à comprendre qu'ils me ressentaient eux aussi. Leur visage se tournaient vers ma nature et leurs sourires restaient sereins. Ils ne me craignaient pas, aucune peur de s'offrir à moi. Ils savaient en cet instant qu'ils étaient beaux.
Elle lui a offert sa place, et cette fois c'est son dos que j'ai découvert et sous ses cheveux aux vents, par intermittence, une femme aux grandes ailes. Un dessin protecteur qui a réveillé en moi la jeune femme que j'aurais du être. J'ai vu dans le visage de cet ange, le reflet de mon propre visage d'antan, celui de ma prime jeunesse, celui que j'aurais eu si quelques années m'avaient été offertes, sans aucune tristesse, sans aucune haine, juste un visage heureux et empli de bonheur. Elle bougeait au rythme de son sexe, ondulant comme un galet sur la grève, roulant des hanches sur les siennes, poussée vers le haut, attirée vers le bas par ses mains délicates mais fermes. Ils se sont aimés ainsi, puis encore plus, avec cette état de nature, cette fougue animale que j'ai perçu tant de fois dans la nature qui m'entoure. Rien de malsain, non, juste le désir subjugué et la communion avec le plaisir de tous les âges. Celui qui fut vécu par les premiers hommes et femmes de cette forêt, celui qui a cimenté l'amour et poursuivi l'œuvre de la nature. Il l'a prise comme cela, par derrière. Y-avait-il désir plus impérieux et aimant que celui qu'ils vivaient. Elle s'est offerte à lui et il l'a prise. Fortement. Toujours plus fortement. Sa main à lui glissait sur son épaule, soulevait la masse des cheveux, ses hanches frappaient ce cul appétissant comme s'il en allait de leur survie, comme si chaque geste devait imprimer la vie et sa fougue désordonnée. Ainsi, ils se sont écroulés contre moi, heureux de s'être ainsi aimés tout contre moi, au bord de mes rivages désireux.
Peu avant de partir, il l'a invité à monter sur le ponton. Elle avait peur, peur que les planches ne cèdent sous leur poids. Alors il lui a tendu la main, elle a su vaincre sa peur et tous deux se sont présentés face à moi, au bout du ponton, au dessus de mon cœur, mes eaux flottaient paisiblement, le soleil les réchauffait, j'ai fait silence autour de moi, je leur ai tendu ma main et en un souffle ils sont venus avec moi survolant mon cœur et leurs corps, l'un contre l'autre, unis pour un instant d'éternité.

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