dimanche 4 décembre 2016

J'en suis heureuse

La matinale en cavale a dit : Explorateur, voilà les mots qui sont venus. Bonne lecture.

La ville est grande ici. Alors j'ai tout mon temps. Je marche au hasard. Je prends un bus. Un métro. Un tramway. Et je marche. Oh, je marche lentement, doucement. Je vous l'ai dit, j'ai tout mon temps. Le sablier est depuis longtemps derrière moi maintenant. Vous pourriez me dire, justement, vu le peu de temps qu'il te reste à vivre, profite, visite, explore, découvre. Mais vous ne me le diriez pas. Non, vous ne me le diriez pas, parce que j'ai dépassé la cinquantaine et que mon lendemain n'est pas une maladie défunte qui compterait mes jours. Vous ne me le diriez pas parce que depuis très longtemps l'âge de la retraite a sonné pour moi. En fait, vous ne me diriez rien parce qu'à vos yeux j'ai disparu depuis longtemps. La peau fripée. Le corps penché. La main tremblante. La voix chevrotante. La démarche mal assurée. Vous auriez peur de me voir les jours de grand vent. Vous craindriez de me voir déambuler avec hésitation sur les trottoirs glacés de février. Vous auriez pitié de moi lorsque, une à une, je gravis les marches qui me mènent au Sacré Cœur, alors que vous auriez le temps de faire maintes fois l'aller et le retour. Vous auriez peur de moi, parce que vous avez peur de ce qui se présentera un jour à vous. Alors, cela vous arrange de penser qu'il n'y a presque plus de vie en moi. Cela vous arrange de m'adresser à peine quelques mots convenus lorsque j'occupe une bonne partie du minuscule ascenseur et que vous peinez à trouver une place aux côtés de ma vieillesse.

Vous ne me diriez rien car vos égards pour ces gens là vont à ceux qui vous sont proches. Et moi, je n'ai plus de proches... depuis longtemps maintenant. Vous ne me le diriez pas, et si, quand bien même, vous me faisiez cette proposition, et bien vous vous tromperiez amplement. Parce que croyez moi, je vis, je profite, je visite, j'explore et je découvre. Tous les jours, tous les jours depuis longtemps, peut-être avant même le premier jour de votre vie. Malgré mon âge, la vie ne m'a pas quitté pour autant. Elle m'offre encore des petites merveilles que vous même ne décelez que trop rarement. Tenez hier, alors que je visitais un quartier fort peu recommandable, une jeune homme, la mine patibulaire s'est approché de moi. Oh ! je n'avais pas grand chose à craindre ! Je marche les poches vides. Il m'a abordé. Un beau sourire sur une gueule de brute. Il me proposait de m'aider à traverser la route. Une autre fois, un passant me croise, perdue dans mes pensées je songeais à Jean-Paul, à cet instant cet inconnu me dit « Dieu vous aime !». Moi je n'y crois pas beaucoup à toutes ces sornettes, mais ça fait tout de même plaisir de me l'entendre dire lorsque je pense à toi mon Amour. Ce que j'aime avant tout, c'est marcher dans des lieux que je ne connais pas. J'aime me perdre car je finis toujours par me retrouver. Les quartiers les moins avenants sont les plus surprenants. J'y décèle une vie de lierre, une vie qui déborde partout, tout le temps des herbes sauvages qui poussent là où l'on ne l'attend pas. J'y ressens les pulsations de mon cœur. Tout est démesurément étrange.

Pendant longtemps, j'ai parcouru le globe. De volcan en volcan, j'étais la première femme, le premier homme à tous les voir. A tous les arpenter. A tous les étudier. A presque les toucher. Quelles furent magiques ces nuits sous les cieux de feu ! Plus que tout au monde, j'ai aimé déposer mon pied là où mon esprit me laissait penser que j'étais le premier être humain à découvrir de mon regard cette terra incognita. Il me fallait pour cela passer ma vie à voyager. En bateau, à cheval, en train, à pied, en vélo, à dos d'âne. Je cherchais cette terra incognita. Aujourd'hui, je sais que je le faisais surtout pour fuir la compagnie des hommes. A chacun son histoire. Un jour, j'en ai rencontré un. Jean-Paul. Ce jour là, j'ai cessé peu à peu de marcher sur la trace de contrées inconnues de l'homme. Il n'y a pas eu un lendemain diamétralement opposé au jour précédent. Tout s'est fait dans la douceur. Ce jour là, j'ai commencé à emprunter mon propre chemin, grâce à celui qui allait me conduire à me découvrir enfin. Me découvrir aux yeux d'un homme, me dévêtir de tout ce que j'avais accumulé durant cette vie d'exploratrice des forces titanesques, parvenir à me mettre enfin à nu devant mon propre regard. Il m'en a fallu du temps. Mon compagnon a été patient. Il n'a pu attendre jusqu'au bout. Il m'a devancé pour une fois. Il a découvert le long sommeil avant que je ne le découvre.

Ma vie fut belle. Âpre souvent. Heurtée, violente, cisaillée. Douce aussi. Mais simple et belle avant tout. Une vie d'exploratrice. Une première vie qui faisait rêver d'abord, qui rendait jaloux aussi. Une seconde vie que vous jugeriez normale ensuite si vous la compariez à tout ce que j'ai vécu avant. Pourtant c'est cette dernière vie qui m'a donné le plus de joie, d'élan, de force et de vitalité. Cette vie, c'est encore la mienne, ce sera toujours la mienne. J'ai tout mon temps, je découvre les petits riens qui font tout, j'arpente les rues, je regarde ces vies que je croise, elles me nourrissent, je ne dis rien, personne ne me vois. Cela me va très bien. Un jour, je ferai ma dernière découverte, puis il n'y en aura plus. Il y en aura eu plus que ce à quoi je m'attendais. J'attends ce jour car mon âme d'exploratrice m'a toujours conduit là où personne ne m'attendait jusqu'à présent. Dans cette vie extraordinaire d'abord. Dans ma vie ordinaire ensuite. Alors, j'ai hâte de découvrir ce qui m'attend cette fois immanquablement. J'ai hâte et j'en suis heureuse, car c'est ma vie.

2 commentaires:

  1. La condition de la vie, c’est l’espoir.
    Prendre le regard d’une personne âgée pour ce sujet imposé, c’est plutôt une jolie idée.

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    1. Ado, j'étais un grand fan de "flat liner, l'expérience interdite"

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